Pour se rapprocher de Moscou, Budapest prête à enjamber Kiev
Viktor Orban a rencontré Vladimir Poutine sur fond de crise ukrainienne. Les relations avec Kiev restent délicates.
- Publié le 01-02-2022 à 20h22
- Mis à jour le 01-02-2022 à 20h24

Pendant que son homologue polonais Mateusz Morawiecki se trouvait à Kiev mardi pour assurer que la Pologne va livrer des armes "de nature défensive" à l'Ukraine, le chef du gouvernement hongrois, Viktor Orban, était à Moscou pour faire fructifier ses excellentes relations avec Vladimir Poutine. Approvisionnements gaziers pour quinze ans à tarif préférentiel, construction de deux réacteurs nucléaires, production de vaccins anti-Covid-19 "Sputnik V" en Hongrie, intensification des liaisons aériennes entre les deux pays, coopération spatiale, possible construction d'une ligne ferroviaire pour acheminer le fret chinois via la Hongrie… Autant de projets qui ont fait dire au ministre hongrois des Affaires étrangères, Peter Szijjarto, que les relations russo-hongroises sont meilleures que jamais. "Nous apprécions l'approche indépendante de la Hongrie pour garantir ses intérêts et choisir ses partenaires", a déclaré le porte-parole du Kremlin.
Un pion du Kremlin en Europe ?
Depuis ce jour de juillet 2014 où Viktor Orban a annoncé son ambition de bâtir un "État illibéral" dans un discours prononcé sur les terres magyarophones de Roumanie, et cité en modèle de réussite économique Singapour, la Turquie, la Chine, l'Inde et la Russie, la suspicion est de mise : Orban est-il un pion du Kremlin en Europe ? À Kiev, on n'est pas loin de le penser. La signature, au mois de septembre, d'un contrat russo-hongrois pour l'approvisionnement de la Hongrie en gaz naturel, via le gazoduc TurkStream qui contourne l'Ukraine, a provoqué la fureur du ministère ukrainien des Affaires étrangères. "Pour nous il est clair que la Hongrie aurait pu conclure un contrat incluant le transit par l'Ukraine tout aussi avantageux économiquement. L'exclusion de l'Ukraine du régime de transit était une exigence de la Russie, la Hongrie a accepté cette exigence", avait-il déclaré, tout en menaçant de saisir la Commission européenne.
Venu à Moscou "en partie en mission de paix" et appelant à la "désescalade", Viktor Orban s'est toutefois bien gardé de mentionner l'Ukraine, menacée par les tanks et les batteries russes. Entre la Hongrie et son grand voisin de l'est, avec lequel elle partage quelques dizaines de kilomètres de frontière, les relations sont mauvaises et cela dure depuis plusieurs années. Depuis le vote d'une loi en 2017 qui restreint l'usage du hongrois dans les écoles de la minorité hongroise en Ukraine, Budapest accuse Kiev de brimer les droits linguistiques des quelque cent cinquante mille magyarophones qui vivent en Transcarpathie, adossés à la frontière hongroise. Par mesure de rétorsion, la Hongrie bloque tout rapprochement euro-atlantique de l'Ukraine, que ce soit avec l'Otan ou l'Union européenne. Le chef de la diplomatie hongroise assure que cette dispute ne comporte "aucune dimension russe". Mais Budapest ne se prive pas de profiter de la faiblesse actuelle de son voisin pour jouer sa carte. "Si les Ukrainiens ne reculent pas dans leur politique anti-minorité, cela limitera considérablement la capacité du gouvernement hongrois à fournir tout type de soutien à l'Ukraine", a glissé Peter Szijjarto.
De "l'ouverture" à l'alignement
Membre loyal de l'Otan depuis son adhésion en 1999, le gouvernement hongrois prône dans le même temps une diplomatie commerciale d'"ouverture vers l'est" qui l'a conduit à renforcer ses liens politiques et commerciaux notamment avec la Turquie et l'Asie centrale, des partenaires dont il vante la proximité culturelle avec les Hongrois. Vis-à-vis de la Russie, cette doctrine a pris la forme d'un alignement croissant sur la politique étrangère du Kremlin. À l'automne, Viktor Orban soutenait Milorad Dodik, le chef des Serbes de Bosnie soupçonné de préparer l'éclatement de la Bosnie-Herzégovine. Puis au début de l'année, Budapest "a proposé son aide" au président du Kazakhstan Kassym-Jomart Tokaïev confronté à une rébellion que les médias pro-gouvernementaux ont insidieusement présentée comme des troubles fomentés par l'Occident. Jusqu'à considérer, mardi à Moscou, que "le monde entier a pu prendre connaissance des demandes de la Russie, et il est clair que la réponse apportée n'est pas satisfaisante".