A Moscou, la peur du lendemain
Au lendemain de l'attentat qui a coûté la vie à plus de 130 personnes, les semaines qui viennent inquiètent les Russes

- Publié le 23-03-2024 à 21h02
- Mis à jour le 23-03-2024 à 21h05

Des queues devant les centres de don du sang, une foule devant la salle de concert touchée par l'attentat, les moscovites se sont réveillés sous le choc samedi matin. Devant la salle de concert centre de cette attaque, les pompiers étaient encore à l'œuvre, le feu n'était pas encore totalement éteint après une nuit de combat. C'est l'un des terroristes, équipé d'un produit inflammable, qui avait mis le feu au bâtiment pendant l'assaut pour perturber l'action des secours. Samedi, les secouristes ont d'ailleurs annoncé que l'extraction des corps prendrait du temps. Le toit de la salle s'est effondré sur les corps des premiers tués par balles, ajoutant de l'horreur à l'horreur.
L'annonce de cet attentat vendredi soir a secoué les esprits dans le contexte de la guerre en Ukraine vécue par les Russes, par le prisme de la propagande du Kremlin, comme une tragédie sans fin qui toucherait les leurs. Cet acte terroriste, même s' il n'a vraisemblablement aucun lien avec l'Ukraine, a créé des sentiments de danger et de colère chez les Russes, comme s'il s'agissait de l'attaque de trop. De Moscou à Vladivostok, la soirée de vendredi a poussé la population à se sentir concernée par la guerre comme aucun drone ukrainien n'était jamais parvenu à le faire. La terreur, instaurée par cette attaque terroriste semble avoir agi comme un révélateur d'une société fin prête à soutenir massivement son président dans sa guerre en Ukraine.
Depuis son arrivée au pouvoir en 1999, Vladimir Poutine a souvent su surfer sur la terreur instaurée par des attaques terroristes qui semblaient parfois être du fait de ses propres services de sécurité. C'est exactement ce qu'il a fait en prenant la parole samedi après-midi. Balayant la revendication de l'État islamique, le président s'est lancé dans la construction d'un narratif destiné à lier l'Ukraine à cet attentat. Il a faussement affirmé que les terroristes prenaient la direction de l'Ukraine au moment de leur arrestation. Puis il a accusé les ukrainiens d'avoir "préparé une fenêtre pour leur permettre de quitter la Russie par leur territoire". Des accusations logiquement niées par Kiev. Mais au sein de la population russe, l'incompréhension de cette situation en pousse beaucoup à choisir de soutenir le président. "Pour moi c'est typiquement ukrainien cette histoire. Ils tirent bien sur la ville de Belgorod, c'est la même chose !" explique Svetlana, cinquantenaire.
Pour appuyer sa théorie, le chef du Kremlin a organisé une tradition glaçante d'après attentats. Des vidéos de tortures pratiquées sur plusieurs des 11 personnes arrêtées samedi matin ont été diffusées. Sur l'une d'entre-elle, on y voit un homme se faire couper les oreilles. Sur une autre, un homme explique dans un mauvais russe, sous contrainte et d'une façon peu convaincante, qu'il a agi pour l'argent. Faut-il y voir une référence à ces actes de sabotage qui sont apparus en Russie ces derniers mois ? Ils étaient souvent organisés à distance par des ukrainiens qui parvenaient à convaincre des personnes miséreuses de passer à l'acte en échange de quelques dizaines de milliers de roubles.
Soutiens comme opposants à Vladimir Poutine ressentaient tous cette terreur d'après attentat samedi. Ksenia, mère au foyer, craint la suite des événements, "on nous prépare pour la mobilisation, j'en suis certaine. Il y a eu les bombardements de Belgorod, la prise de villages par des Russes qui sont en Ukraine, et maintenant il y a cette attaque. C'est très effrayant de vivre en Russie en ce moment".
Un dispositif de sécurité élevé était encore actif au lendemain de l'attaque. La police de la route contrôle les conducteurs casquée et équipée comme à la guerre. Les contrôles ont été renforcés dans les aéroports et le métro de la capitale. Et signe que la répression à venir pourrait être radicale, des députés ont appelé à relancer le débat sur la peine de mort. Sans oublier que le président russe semble plus que jamais avoir la main pour mener une nouvelle offensive en Ukraine avec, en ligne de mire, les villes de Kharkiv et d'Odessa.