La course aux top jobs européens entre dans la dernière ligne droite. Est-elle déjà jouée ?
Les chefs des Vingt-sept vont commencer à discuter de l'attribution des hauts postes européens, lundi à Bruxelles. Les décisions sont attendues pour la fin juin, mais une combinaison part déjà avec les faveurs du pronostic.
- Publié le 16-06-2024 à 08h13
- Mis à jour le 17-06-2024 à 17h32

Appelés à boucler le processus de nomination des hautes fonctions de l'Union européenne d'ici la fin du mois, les chefs d'État et de gouvernement des États membres ne devraient pas refaire le coup de 2019. Il y a cinq ans, ils avaient, à la surprise générale, désigné l'inattendue Ursula von der Leyen pour la présidence de la Commission. Les membres du Conseil européen avait jeté leur dévolu sur la ministre allemande la Défense pour sortir de l'imbroglio dans lequel ils étaient plongés. Les leaders européens avaient sué sang et eau, pendant deux sommets, pour assembler un puzzle de quatre pièces – la présidence de la Commission, celles du Conseil européen et de la Banque centrale européenne, ainsi que le poste de chef de la diplomatie européenne
En 2024, il n'y a que trois fonctions à attribuer – les présidences de la Commission et du Conseil européen et le Haut(e) représentant(e) de l'UE pour les affaires étrangères – mais toujours en respectant des équilibres politiques, géographiques et homme/femme. Le jeu comporte par ailleurs des pièces qui, officiellement, n'en font pas partie, comme la présidence du Parlement européen ou d'importants portefeuilles dans la prochaine Commission, mais qui sont discrètement englobées dans les négociations bilatérales ou multilatérales. Les chefs se pencheront sur le casse-tête pour la première fois, ce lundi à Bruxelles, lors d'un dîner informel. Leur objectif est d'être en mesure d'arrêter leurs décisions lors du sommet des 27 et 28 juin, mais la situation pourrait être déjà décantée dès ce 17 juin. Dans l'actuel contexte politique et géopolitique, l'Union a besoin de stabilité institutionnelle.
Les élections ont clarifié la donne
Le président du Conseil européen, Charles Michel, disait pourtant, début juin, s'attendre à ce que l'exercice se révèle "difficile". Les résultats des élections européennes ont simplifié la donne. Les conservateurs du Parti populaire européen (PPE) ont conforté leur place de première force de l'hémicycle avec 190 sièges. Les autres familles présentes au Conseil européen suivent à bonne distance : 136 sièges aux socialistes, 80 aux libéraux et 76 aux conservateurs et réformistes européens (ECR, droite radicale et extrême droite). Ursula von der Leyen, Spitzenkandidatin du PPE, s'en trouve renforcée, d'autant qu'il n'est pas au Conseil européen d'opposition insurmontable à sa recondution. Le président français Macron, qui flirtait avec l'idée de refaire le coup de 2019 en poussant un candidat alternatif est désormais davantage préoccupé par la périlleuse situation politique domestique qu'il a créée avec la dissolution de l'Assemblée nationale. Peut-être le Hongrois Orban, voire le Slovaque Fico, diront-ils leur refus de voir "UvdL" effectuer un second mandat, mais s'il s'avérait impossible de trouver un consensus, un vote serait organisé, qu'ils perdraient.
Une fois la principale pièce placée, le reste pourrait couler de source. Les socialistes ont tout misé sur la présidence du Conseil européen et l'ancien Premier ministre portugais Costa mène une discrète campagne pour le poste depuis un moment. La Première ministre libérale estonienne Kaja Kallas tient, elle, la corde pour la fonction de Haute représentante. Emballé, c'est pesé ? Beaucoup de choses peuvent se produire quand les chefs des Vingt-sept se retrouvent autour d'une table. "Souvent les candidats dont on ne parle pas sont les plus sérieux", ose une source européenne, tandis que d'autres confirment que la combinaison la plus souvent citée a la meilleure cote chez les bookmakers.
Présidence de la Commission européenne
Ursula von der Leyen (Allemagne, 65 ans)
Elle est l'actuelle présidente de la Commission européenne et membre du Parti populaire européen (PPE, droite et centre droit).

+ La trilingue (allemand, anglais, français) titulaire du poste a prouvé sa capacité à piloter la Commission, notamment durant la pandémie de Covid-19 ou quand il a fallu répondre à l'agression russe contre l'Ukraine.
+ Elle est la Spitzenkandidatin du Parti populaire européen (PPE), vainqueur des élections et qui compte en ses rangs douze des vingt-sept membres du Conseil européen. Hors du camp conservateur, elle a l'appui des socialistes allemand Scholz et espagnol Sanchez, devrait bénéficier du soutien (résigné) du président français Macron et de celui (intéressé) de la Première ministre italienne néofasciste Giorgia Meloni. Le compte y sera.
+ On ne change pas de capitaine quand le navire européen affronte des tempêtes (économie en transition soumise à une compétition féroce, contexte géopolitique tendu…).
+ C'est une femme, et ça compte dans l'équilibre du genre.
− Elle a agacé les leaders avec sa propension à multiplier les effets d'annonce. Ou quand, en octobre dernier, elle a brouillé la ligne de l'Union sur le conflit au Proche-Orient en prenant une position plus pro-israélienne que ne l'est celle du Conseil européen. Les Vingt-sept ont par ailleurs peu goûté à la guéguerre d'ego qu'elle et le président du Conseil européen Charles Michel se sont livrée pendant cinq ans.
− Son investiture par le Parlement européen n'est pas garantie. Il lui faut 361 voix pour être élue. Le PPE, les socialistes et les libéraux, qui formaient "la majorité von der Leyen" lors de la législature écoulée, en rassemblent plus de 400, mais des défections sont attendues. Si l'Allemande cherche le soutien des Verts, elle perdra des voix à droite ; si elle en cherche à droite de la droite, elle verra se vider le réservoir de voix à gauche et au centre. Complicado.
Surprise, surprise ?
Ursula von der Leyen est très bien placée, mais son second mandat ne lui est pas encore acquis, pour les raisons exposées ci-dessus. Et si ce n'était elle ? Le PPE, en position de force au Conseil européen et au Parlement européen, ne lâcherait pas la présidence de la Commission – sa priorité. Les noms des Premiers ministres Plenkovic (discret) et grec Mitsotakis (officiellement pas intéressé) sont cités comme éventuel plan B. Nombre de dirigeants conservateurs entrent dans la liste des "possibles", dont le président Roumain Iohannis ou la Maltaise Roberta Metsola, présidente du Parlement européen.
Le scénario "Mario Draghi" semble n'être plus du tout d'actualité, s'il l'a jamais été. L'ancien président de la Banque centrale européenne et ex-chef du gouvernement italien a pour lui son immense expérience des affaires de l'Union et le respect des membres du Conseil européen. Être une si forte personnalité joue à la fois pour et contre lui, comme son fervent plaidoyer pour davantage d'intégration européenne. Par ailleurs, "Super Mario" est handicapé par le fait de n'appartenir à aucune famille politique. Il a déjà 76 ans.
Présidence du Conseil européen
Antonio Costa (Portugal, 62 ans)
Il est l'ancien Premier ministre portugais et est membre du Parti socialiste européen.

+ Les socialistes veulent le poste et il est leur candidat numéro un.
+ L'ancien Premier ministre portugais, qui a siégé de 2015 à 2023 au Conseil européen, jouit du respect de ses pairs.
+ Il coche la case géographique "Sud de l'Union".
+ C'est un homme... et les candidates pour les autres top jobs sont des femmes.
+ Il est polyglotte (portugais, espagnol, français et anglais).
+ Les nuages judiciaires qui avaient entraîné sa démission se sont dissipés. En novembre 2023, le Premier ministre avait mis un terme anticipé à son troisième mandat après que son nom eut été cité dans une affaire de corruption. Aucune charge n'a été retenue contre lui depuis huit mois. Si les leaders socialistes l'appuient, ainsi que son successeur à la tête du gouvernement portugais, le conservateur Montenegro, c'est qu'ils ont des raisons de penser que l'horizon judiciaire d'Antonio Costa est dégagé.
+ Ce n'est pas un jeune politicien obsédé par l'idée d'être sur la photo et il entretient une bonne relation avec Ursula von der Leyen.
− L'enquête sur l'affaire de corruption est toujours en cours. De quoi inciter les chefs des Vingt-sept à privilégier une autre candidature, par sécurité ?
Et si ce n'est lui ?
Si le Parti socialiste européen ne joue pas la carte Costa, il pourrait avancer celle de la Première ministre danoise Mette Frederiksen (officiellement pas intéressée, mais bon…). Elle a pour elle d'être une femme, de venir du nord de l'Union, une région jamais servie jusqu'ici dans les top jobs. Et à la différence d'Antonio Costa, elle pourrait défendre sa candidature in situ, au Conseil européen. Autres cartes joker des socialistes : le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez ou l'ex-Première finlandaise Sanna Marin. Qui y croit ? Pas tous à la fois…
Comme pour la présidence de la Commission, le nom de Mario Draghi a été cité. Là encore, l'Italien ne part pas avec les faveurs du pronostic, pour les mêmes raisons.
Haut(e) représentant(e) pour les affaires étrangères et la politique de sécurité
Kaja Kallas (Estonie, 47 ans)
Elle est actuellement la Première ministre estonienne et est membre de Renew Europe (libéraux et centristes).

+ Elle est l'une des voix européennes qui se font le plus entendre depuis l'agression de l'Ukraine par la Russie. Le fait qu'elle soit originaire d'un pays situé dans l'est de l'Union européenne est un avantage.
+ La Première ministre estonienne, récemment reconduite dans ses fonctions, appartient à la famille libérale, troisième en importance, qui réclame un poste.
+ C'est une femme, membre du Conseil européen, au sein duquel elle pourra plaider sa cause.
− Sa position dure vis-à-vis de la Russie pourrait lui aliéner des soutiens de leaders comme le Hongrois Viktor Orban ou le Slovaque Robert Fico (mais sans doute pas au point de plomber sa candidature).
Ce n'est pas le tour des Belges
Alexander De Croo aurait été un possible candidat poussé par la famille libérale pour le poste de chef de la diplomatie européenne. Mais suite à la lourde défaite politique de son parti Open VLD aux trois élections qui se sont tenues le 9 juin en Belgique, le Premier ministre démissionnaire est politiquement trop "démonétisé" pour prétendre à une haute fonction européenne. Par ailleurs, la Belgique a déjà été bien servie en hauts postes depuis 2009.
Et Sophie Wilmès ? Le nom de l'ancienne Première ministre MR et ex-cheffe de la diplomatie belge, élue au Parlement européen avec un score spectaculaire, atterrit dans les conversations. Plausibilité de ce scénario : faible. Mais toujours plus crédible que le rêve qu'on attribue à Charles Michel, de troquer sa casquette de président du Conseil européen – qu'il doit rendre en décembre – pour celle de chef de la diplomatie de l'Union.
Présidence du Parlement européen
Roberta Metsola (Malte, 45 ans)
Elle est la présidente du Parlement européen et membre du PPE.

La présidence du Parlement européen ne fait pas partie du "paquet" de nominations que vont tenter de ficeler les chefs d'État et de gouvernement des Vingt-sept d'ici la fin du mois. Ce sont les députés européens qui élisent leur président(e), parmi les candidats présentés par les groupes politiques du Parlement européen.
Le mandat (renouvelable) de président du Parlement s'étend sur une moitié de législature et il est d'usage qu'il soit partagé entre deux groupes politiques – les conservateurs du PPE et les socialistes, en alternance, depuis 2004. Aussi est-il possible, pour ne pas dire certain, que soit évoquée au Conseil européen la façon dont s'opérerait cette répartition, et que cela soit pris en compte dans le marchandage des top jobs.
Appréciée au-delà de sa famille politique pour son dynamisme et son flair politique, la conservatrice maltaise Roberta Metsola, présidente du Parlement depuis janvier 2022 devrait être reconduite au perchoir durant la première partie du mandat. Si tel est le cas, cédera-t-elle sa place en janvier 2026 ? À qui ? Un ou une socialiste ? Une personnalité du groupe libéral Renew ? À moins que ne se forme au Parlement européen un grand groupe à droite de la droite, qui réclamerait le poste ?

