La Slovaquie se déchire sur la question ukrainienne
Le tropisme russe de Robert Fico fait tanguer sa coalition et jette les opposants dans les rues.
- Publié le 04-02-2025 à 14h32
- Mis à jour le 04-02-2025 à 14h33

Quand des députés de la majorité vont à Moscou se pâmer devant les danseuses du Ballet du Bolchoï et l'achalandage des rayons alimentaires des grandes surfaces, ceux de l'opposition se rendent à Kiev pour assurer le président Volodymyr Zelensky de leur soutien. Quand le vice-président du parlement, Tibor Gašpar, laisse entendre que la sortie de la Slovaquie de l'Union européenne n'est pas à exclure, les partisans de l'opposition libérale descendent en masse dans les rues pour réaffirmer leur ancrage occidental. Quand un étudiant arborant une cocarde ukrainienne refuse de serrer la main du Président, le Premier ministre propose de lui "administrer trois gifles".
La guerre russe contre l'Ukraine et le tropisme pro-Kremlin affiché par le premier ministre Robert Fico tiraillent plus que jamais la Slovaquie et ses 5,5 millions d'habitants. Le 25 janvier, les opposants de Robert Fico ont manifesté dans une vingtaine de villes du pays, et ils étaient environ quarante mille dans la capitale, Bratislava. Ce vendredi, ils prévoient d'être au moins aussi nombreux pour scander que "La Slovaquie, c'est l'Europe".
National-conservatisme
De son côté, le gouvernement mené par le Smer, issu de la sociale-démocratie, réaffirme son projet national-conservateur. Disant vouloir ériger "un barrage constitutionnel contre le progressisme", Robert Fico a déposé un projet d'amendement à la Constitution visant à consacrer la reconnaissance de seulement deux genres et à interdire l'adoption d'enfants par des couples de même sexe.
Face aux vagues de manifestations qui secouent le pays, le pouvoir crie à la conspiration. Un coup d'État serait en préparation, assènent Robert Fico, son ministre de l'Intérieur Matúš Šutaj Eštok et le directeur des services de renseignements (SIS) Pavol Gašpar. Durant la pandémie de Covid-19, le Smer a surfé sur le mouvement antivax impulsé par l'extrême droite et, depuis, il embrasse volontiers des théories complotistes. "Les délires de Robert Fico ne peuvent même plus être pris au sérieux. George Soros, les Géorgiens, les opposants, ChatGPT et probablement même les Martiens nous veulent du mal !", a ironisé le président de Slovaquie progressiste, principale formation de l'opposition.
Une majorité sur la sellette
Le bras de fer se joue aussi au Parlement où, le 21 janvier, les trois partis de la majorité ont déjoué la motion de censure du gouvernement déposée par Slovaquie progressiste. Cela en brandissant un rapport des services de renseignements (SIS) classé confidentiel, imposant donc le huis clos et provoquant l'ire des députés de l'opposition qui ont quitté l'Assemblée. Ce rapport est censé prouver les allégations de Robert Fico : "Nous nous tenons prêts à tout, en particulier à un Maïdan [en référence à la Révolution de la dignité de 2014 en Ukraine], c'est-à-dire le coup d'État que l'opposition s'efforce de réaliser", menaçait-il dans une vidéo publiée sur Facebook le 18 janvier.
La conspiration présentée par le pouvoir implique la Légion géorgienne, une unité combattant aux côtés de Kiev en Ukraine, qui serait pilotée par le ministère ukrainien de la Défense. Le Premier ministre a exhibé une photo du commandant de cette unité, Mamuka Mamulašvili : "Ce ne sont pas des bonbons, ce sont des chargeurs de mitrailleuses", il s'agit d'une "opération hybride organisée à long terme".
Cela avec l'aide d'une troisième colonne en Slovaquie, à savoir l'association "Paix pour l'Ukraine" (Mier Ukrajine) qui organise les manifestations. Sa présidente, Lucia Štasselova, a rejeté ces allégations, expliquant que son organisation ne finance pas la Légion géorgienne, mais lève des fonds pour acheter des munitions à Kiev, dans le cadre d'une initiative internationale du gouvernement tchèque et du président Petr Pavel. Près de 4,7 millions d'euros de dons ont été récoltés à ce jour en Slovaquie.
Odeur de gaz
Le torchon brûle entre Bratislava et Kiev depuis que cette dernière n'a pas reconduit au 1er janvier le contrat avec Gazprom pour l'acheminement de son gaz à travers l'Ukraine, privant la Slovaquie de sa source traditionnelle d'énergie. Volodymyr Zelensky a exprimé publiquement son soutien aux manifestations contre Robert Fico, en écrivant sur X : "Bratislava n'est pas Moscou, la Slovaquie c'est l'Europe". Ce dernier l'a qualifié en retour d'"ennemi" de la Slovaquie, puis le ministre ukrainien des Affaires étrangères a traité le dirigeant slovaque de "porte-parole du Kremlin".
Robert Fico pourrait payer cher son positionnement géopolitique. Sa coalition de trois partis au Parlement ne tient plus qu'à un fil, après une scission au sein du parti social-démocrate HLAS du président Peter Pellegrini. Le vote de plusieurs lois cette semaine servira de test. Jugeant le Premier ministre inapte à exercer sa fonction, l'opposition n'a pas renoncé à le démettre pour organiser des élections anticipées.