Comment les grandes puissances, États-Unis en tête, vont tenter d'influer sur l'élection du prochain pape
Elles ne pourront cependant l'influencer qu'indirectement.

- Publié le 23-04-2025 à 09h01
- Mis à jour le 23-04-2025 à 11h47

On compte, à travers le monde, plus de 1,4 milliard de catholiques. Il paraît donc évident que les grandes puissances souhaitent que le futur pape, fort de son influence internationale, puisse abonder dans le sens de leur idéologie, et légitimer leur politique.
À cet égard, l'exemple du président américain Donald Trump est éloquent. Bien que son vice-président JD Vance soit ouvertement catholique, Washington et le Vatican se sont souvent opposés ces derniers mois. Sous François, Rome n'a en effet eu de cesse de prôner le multilatéralisme, le pacifisme, l'écologie, l'accueil des demandeurs d'asile et une vision universelle de la foi. La Maison-Blanche, de son côté, avance désormais une vision conservatrice et plus identitaire de la foi, déplorant la ligne politique qui fut celle du pape argentin, synthétise Blandine Chelini-Pont, professeure d'Histoire contemporaine et Relations Internationales à Aix-Marseille Université. Washington, à l'instar d'autres capitales, cherche donc à promouvoir ses opinions aux abords du Vatican pour que soit élu un pape qui porte ses couleurs. La visite de JD Vance à Rome, samedi dernier, en fut le signe.
Mais ces grandes capitales ont-elles pour autant les moyens de peser et d'influencer le choix des cardinaux, appelés à élire le nouveau Souverain pontife ?
Dans les restaurants de Rome
"Il y a toujours eu des tentatives d'influences, souligne François Mabille, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et directeur de l'Observatoire géopolitique du religieux. C'est la raison pour laquelle les cardinaux, durant le conclave, sont soumis au secret, enfermés entre eux, sans moyen de communication avec le monde extérieur."
Cela n'empêche pas les capitales d'organiser un lobbying classique auprès du Vatican. "Durant le premier mandat de Donald Trump, poursuit François Mabille, on a vu l'un de ses conseillers, Steve Bannon, créer une coalition conservatrice chrétienne à travers le monde." Cette coalition suscitait des colloques, invitait des cardinaux, publiait des articles, pesait dans les médias et influençait, de cette façon, le pontificat et les fidèles. Le camp "progressiste" n'est pas en reste, mais force est de constater que la structuration et les moyens financiers sont, pour l'instant, davantage du côté conservateur.

Un tel lobbying sera particulièrement visible ces prochains jours à Rome. Avant d'entrer en conclave dans le courant de la semaine du 4 mai, les cardinaux seront tous présents dans la capitale italienne à l'occasion des congrégations générales. Celles-ci permettent d'organiser les funérailles puis le conclave, mais aussi de discuter ouvertement des défis de l'Église et d'envisager les noms des cardinaux capables de les relever, et donc susceptibles d'être élus. Ce sont des jours importants. C'est à l'occasion de ces congrégations générales que le Pape François s'était distingué en 2013.
Dès lors, dans une capitale où grouilleront journalistes, observateurs, évêques et cardinaux, de nombreuses rencontres et dîners informels s'organiseront à Rome et aux alentours, réunissant des prélats de même origine ou sensibilité, cherchant à se structurer pour peser dans les débats. Inévitablement, des "fuites" propices à leurs intérêts sortiront dans certains médias.
Si ce lobbying se jouera dans les salons et salles discrètes des restaurants, il sera au contraire impossible que des États organisent de vastes campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux, comme cela s'opère désormais dans un cadre démocratique "normal". La "force" du Vatican dans ce cas, est d'être une monarchie élective de droit divin. Ce ne sont pas les fidèles qui votent, mais 135 cardinaux conscients des enjeux, majoritairement choisis cette année par le pape François, et moins manipulables que des foules entières, laisse entendre Blandine Chelini-Pont.
La fragilité de la diplomatie vaticane
Quoi qu'il en soit, il existe un précédent. Jamais un conclave ne fut en effet aussi "géopolitique" depuis celui de 1978 qui vit l'accession de Jean-Paul II en pleine Guerre froide.
Aujourd'hui, alors que les équilibres internationaux sont bouleversés depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022 et l'élection de Donald Trump en 2024, la diplomatie vaticane est fragilisée. Elle qui promeut le multilatéralisme au sein des institutions internationales, a désormais moins d'arguments à faire valoir lorsque ce sont les ressources en matières premières, les enjeux commerciaux ou la puissance militaire qui guident les grands équilibres entre puissances.
"Il n'y a en effet que dans un cadre multilatéral que la diplomatie du Saint-Siège peut véritablement s'épanouir, à la fois comme une diplomatie de médiation, une diplomatie de recours et une diplomatie où compte l'égalité des droits. Le rapport de force ne lui convient pas. Dans ce contexte délicat, on peut tout à fait penser qu'un pape diplomate de profession, tel que le cardinal Parolin, pourrait être un bon candidat", souligne encore François Mabille. Quoi qu'il en soit, la dimension géopolitique sera prise en compte par les cardinaux et les États seront attentifs à celle-ci.
Ce sera notamment le cas de la Chine. Depuis 2018, des accords provisoires et secrets ont permis de renouer le dialogue entre le Vatican et Pékin. Ces accords (préparés par le cardinal Parolin) divisent l'Église. Ils sont vus comme un dialogue essentiel par certains catholiques, et considérés comme une allégeance à un pouvoir autoritaire de la part du Saint-Siège par les autres. Le pouvoir chinois, cependant, verrait d'un bon œil la nomination d'un cardinal qui les respectera et ne sera pas dans une opposition frontale avec lui. "C'est d'ailleurs une constante : les États, quels qu'ils soient, préfèrent la stabilité, conclut François Mabille. En 1978, l'URSS a été pétrifiée par l'élection de Jean-Paul II qui s'opposait à Moscou", alors que les papes précédents, dans le cadre de ce que l'on a appelé l'Ostpolitik, avaient recherché le dialogue avec les dirigeants soviétiques.