Un système informatique défaillant a brisé la vie de milliers de postiers britanniques, accusés à tort de détournement
Depuis février 2024, le gouvernement britannique a déjà versé 1,2 milliard d'euros à 7300 directeurs de bureau de poste victimes des mensonges et de la malhonnêteté des responsables du Post Office, la poste britannique. Lee Castleton, une des victimes, témoigne.

- Publié le 19-06-2025 à 06h34

Bientôt vingt-deux ans après le début de son combat avec le Post Office, l'entreprise publique postale britannique, Lee Castleton "se sent très vieux pour quelqu'un de 56 ans". Électricien de formation, il avait rejoint l'armée de l'air à 18 ans, avant de devenir courtier à 33 ans. Deux ans plus tard, son épouse et lui, propriétaires de leur maison, acquièrent le 18 juillet 2003 un bureau de poste dans leur village de Bridlington, située sur la côte, au nord-est de l'Angleterre. Tout se passe normalement pendant les premiers mois. "À Noël, un premier trou de 1103,18 livres sterling (775 euros de l'époque, NdlR) est apparu entre les recettes annoncées par le programme de comptabilité Horizon de l'entreprise Fujitsu et l'argent en caisse", se souvient-il très précisément. "Comme j'étais le seul à avoir accès à cet argent, cela impliquait que je l'avais pris ! J'ai parlé 91 fois au téléphone avec le Post Office au cours des trois mois suivant. Je leur disais que cela provenait d'un souci informatique."
La Poste savait
Lorsqu'il réclame un audit officiel en mars 2004, le Post Office assure que l'équivalent de 25 000 livres (37 000 euros au cours de l'époque) a disparu des caisses. Comme il refuse de rembourser cette somme, l'entreprise publique le suspend, rompt son contrat et le poursuit en justice. Début 2007, il est condamné à verser l'équivalent de 321 000 livres (480 000 euros au cours de l'époque) au Post Office. "Ils ont voulu faire de moi un exemple", assure-t-il. "Ils ont écrit à de nombreux directeurs de bureaux de poste dans la même situation que moi : "Ne faites pas comme Lee Castleton, ou nous vous ruinerons."
Les procès et l'enquête publique ont révélé que l'entreprise savait que son programme ne fonctionnait pas normalement, mais ses responsables, à tous les niveaux, ont joué sur leur force et leur réputation pour écraser ces quidams. Le Post Office a dépensé au moins 256 millions de livres (quelque 300 millions d'euros) d'argent public en frais judiciaires dans cette affaire.
La ruine et la honte
Ruiné, Lee Castleton reprend son ancien métier d'électricien. La crise financière de 2007/2008 vient de frapper le Royaume-Uni, l'économie vacille. "Je dormais à l'arrière de ma voiture, avant que je n'achète une camionnette, et j'y travaillais pendant la journée", lorsqu'il sillonnait la région à la recherche de projets. "Chaque week-end, j'essayais de rentrer à la maison pour retrouver mon épouse, ce qui n'était pas toujours possible. Elle se débattait avec les deux enfants."
Les difficultés ne s'avèrent pas que financières. À l'annonce des poursuites à leur égard, les Castleton deviennent des parias. "Les habitants du village me traitaient de voleur dans la rue. Dans le bus scolaire, un garçon a craché sur ma fille parce qu'il pensait que son père volait l'argent des personnes âgées", raconte-t-il, la gorge tout d'un coup serrée. Il les comprend néanmoins. "Le Post Office était alors réputé. Si quelqu'un m'avait dit que les ordinateurs fonctionnaient normalement, j'aurais cru la Poste". Les conséquences sont néanmoins terribles pour les siens. "Les enfants étaient tellement harcelés à l'école que j'ai dû les changer d'établissements. Ma fille en a développé un trouble de l'alimentation appelé anorexie mentale, qui a failli lui coûter la vie. Ma femme était si anxieuse qu'elle a commencé à avoir des crises d'épilepsie." D'autres personnes accusées des mêmes faits se sont suicidées, victimes de la pression.
Ces dernières années ont tout changé. Après un long procès, le Post Office signe en décembre 2019 une conciliation avec les 555 directeurs de bureau de poste qui avaient lancé une action judiciaire à son encontre. En février 2020, le Premier ministre conservateur Boris Johnson lance une enquête publique. Surtout, la diffusion en janvier 2024 d'une série télévisée "nous a humanisés", explique Lee Castleton, reconnaissant. "Je n'étais qu'une personne normale gérant un magasin du coin de la rue, qui faisait de son mieux et était maltraité par l'État. Cela a eu un écho auprès des gens." Les versements des compensations se sont accélérés. Depuis février 2024, le gouvernement britannique a versé 1 milliard de livres (1,2 milliard d'euros) à 7300 directeurs de bureau de poste victimes des mensonges et de la malhonnêteté des responsables du Post Office, la poste britannique. Il a provisionné encore 800 millions de livres.
En décembre dernier, Lee Castleton a été fait Officier de l'Empire britannique, l'équivalent de l'ordre du mérite français, avant de lancer en mars un procès en civil contre le Post Office et Fujitsu pour que son nom soit officiellement lavé. Il lancera ensuite sa demande de compensation. "Cette décoration a rendu ma voix beaucoup plus forte", se réjouit-il. "Je vais donc continuer à mettre mon doigt devant le visage des gens et à leur dire si je pense qu'ils ont tort." Il enrage toujours. "Personne au Post Office ou chez Fujitsu n'a perdu son emploi, personne n'a été traduit en justice, personne n'a eu à rendre des comptes", déplore-t-il. "Cela dure depuis plus de 25 ans. Et le Post Office continue à contester toutes les demandes de compensation, avec le soutien des fonctionnaires et des ministres."