A Crans-Montana, le rôle problématique d'un informaticien "créatif" mais souffrant de détresse psychique
Dans leurs auditions, les chargés de sécurité de la ville décrivent une administration locale débordée. Dans les différentes causes, ils mentionnent la tragédie d'un ingénieur, dont l'instabilité psychique a fait perdre une énorme quantité de données cruciales aux inspections.
- Publié le 24-02-2026 à 12h36

C'est l'histoire d'un grain de sable qui enraye toute une machine. D'un informaticien sexagénaire, Jérôme (prénom d'emprunt), dont le drame personnel ébranle, en 2022, des pans entiers d'une administration kafkaïenne. Et dont la tragédie se retrouve, trois ans plus tard, propulsée sur le devant de la scène, cette fois à la lumière d'une autre catastrophe à l'ampleur internationale : l'incendie de Crans-Montana (Suisse).
Depuis un mois et demi, l'enquête se poursuit sur le drame du bar du Constellation, à l'origine de la mort de 41 personnes et des blessures de 115 autres, le soir du nouvel an. Jacques et Jessica Moretti, les deux gérants accusés d'"homicide par négligence", enchaînent les auditions. Plus discrète, mais tout aussi mise en cause, la commune – qui a avoué n'avoir contrôlé l'établissement que deux fois en dix ans – doit elle aussi rendre des comptes.
Récemment, deux chargés de sécurité de la station de ski, responsables de ces inspections, ont à leur tour été entendus par les enquêteurs. Manque de formation, sous-effectif chronique, éternels retards… Les récits de ces deux hommes, que Libération a pu consulter, dressent le portrait d'une bureaucratie aussi défaillante que débordée. Ils pointent également en direction d'un facteur inattendu : une zizanie informatique, dont les origines remontent bien avant l'incendie.
"Quelqu'un de très créatif"
Tout commence en 2017, l'année où l'un d'entre eux, Ken J., devient le premier chargé de sécurité de l'histoire de Crans-Montana. La commune vient alors tout juste de voir le jour, à l'issue d'une fusion laborieuse de quatre localités : Montana, Mollens, Randogne et Chermignon. Lorsque Ken J. prend ses fonctions, la nouvelle administration, déjà dirigée par l'actuel président Nicolas Féraud, prend forme… dans un dédale de paperasseries. "Quand j'ai commencé, j'étais seul, raconte Ken J. lors de son audition. J'ai remplacé cinq personnes différentes qui venaient des anciennes communes, qui avaient toutes des fonctionnements différents." Traduction : le quadragénaire doit rencontrer chacun de ses prédécesseurs, parcourir leurs archives, leurs dossiers et réussir à les unifier dans un système cohérent. Avec près de 300 établissements publics dans son giron, il a du pain sur la planche.

Dans ce chaos administratif, Ken J. entrevoit une lumière : un logiciel baptisé "Chargé de sécurité", déjà utilisé dans d'autres communes des environs. Un coup de pouce numérique censé l'aider à gérer l'organisation des contrôles des bâtiments de la commune. "On y inscrivait toutes nos tâches, nos contrôles et les photos qu'on a pu faire lors des visites. Tout a été saisi dans ce système", détaille-t-il lors de son audition. Quand un bar avait-il été visité pour la dernière fois ? Quelles étaient les mesures de sécurité en place dans ce resto ? Quand aura lieu la prochaine visite ? A chacune de ces questions, l'application pouvait répondre.
Bien sûr, la solution n'était pas miraculeuse : la plupart des inspections prévues finissaient par être décalées du fait d'un "manque de ressources", concède Ken J., qui affirme n'avoir eu de cesse d'alerter sa hiérarchie sur ce sujet. Toujours est-il que, sur le moment, le logiciel le soulage. Cet outil, l'employé de la commune le doit à un homme : Jérôme, un informaticien à la tête d'une petite entreprise locale qui s'est déjà forgé une solide réputation dans le Valais. Un site pour retrouver des objets perdus, un logiciel pour le journal de la police, un autre pour organiser les sapeurs-pompiers…
En quelques années, Jérôme a bâti un empire informatique à base de lignes de code, de clics et de bonnes idées. "C'est quelqu'un de créatif, très impliqué dans son travail et assez discret", témoigne auprès de Libé Patrick Coquoz, ancien pompier et utilisateur de ses services. Indispensable à certaines institutions du territoire, l'entrepreneur présente toutefois une faille : il travaille presque seul. Aussi, lorsqu'il perd pied, tout un système s'enlise.
Satanistes et "cannibales"
D'après des documents judiciaires consultés par Libération, Jérôme, "adepte depuis plusieurs années de thèses conspirationnistes", aurait commencé à présenter des troubles psychiatriques en 2022. A l'époque, le Suisse ressort de la campagne de vaccination contre le Covid-19 convaincu qu'il détient des "superpouvoirs" et persuadé qu'il est le maître du "jeu de la vie". Son blog personnel se remplit de théories conspirationnistes et de délires satanistes. Il s'étale dans de longs textes sur des personnalités qu'il juge "cannibales" et des hommes d'affaires qu'il accuse de "dévorer" des bébés.
Entre décembre 2022 et mi-janvier 2023, ses tourments personnels deviennent ceux d'une partie de la Suisse romande. L'informaticien à succès se met à faire chanter ses clients : 100 000 francs suisses, sinon il diffusera les informations de ses logiciels sur le dark web, une partie d'Internet cachée. Une dizaine de plaintes est déposée, le sexagénaire est interpellé puis placé en détention provisoire en janvier 2023. D'après le Nouvelliste, Jérôme est alors envoyé à l'établissement pénitentiaire genevois Curabilis, spécialisé dans le suivi thérapeutique, et est soumis à une médication forcée. Il s'y rétablira, selon les termes du procureur de l'époque, de façon "spectaculaire" et adressera des lettres d'excuses aux plaignants, qui, pour certains, abandonneront les poursuites. L'ingénieur – dont l'avocat n'a pas donné suite aux sollicitations de Libé – sera finalement reconnu non responsable pénalement par la justice.
Pour le Valais, toutefois, le mal mettra de longs mois à être réparé. Au plus fort de sa détresse psychique, Jérôme disposait de données sensibles : des détails des interventions de la police, des noms de victimes, de suspects… Autant d'informations délicates qu'il aurait pu rendre publiques sur un coup de tête.

50 000 lignes de tableur
Face au risque, le canton aurait pris une décision radicale : débrancher les logiciels de l'informaticien, y compris ceux utilisés par les chargés de sécurité des communes. "On a insisté auprès de l'Office cantonal du feu (OCF) en expliquant l'importance de ces données et que c'était impensable pour nous de travailler sans, mais l'OCF nous a dit que tout avait été détruit", affirme Ken J.
L'ex-employé n'aurait eu que le temps d'opérer un "export" de "données brutes" pour sauver les meubles. Un document difficilement lisible de 50 000 lignes, compilant "notamment tâches et commentaires". "Tout ce qui est PDF ou photos a été perdu", déplore-t-il. Contacté par Libération, le Valais renvoie la balle : "L'OCF n'est pas intervenu auprès des chargés de sécurité des communes, car il n'appartenait pas au canton d'intervenir dans la relation commerciale entre les communes et le prestataire."
Dans la pagaille générale, des documents relatifs au Constellation ont-ils été écrasés ? Deux sources proches du dossier doutent : "C'est possible, mais aucun élément ne le prouve." Dans le classeur des visites périodiques des établissements de Crans-Montana, certains dossiers sont étiquetés comme "vides", d'autres "n'existent pas". La ligne correspondant au bar incendié, elle, est vierge.
Covid et "manque d'effectif"
Seuls deux rapports d'inspection menés par Ken J. dans l'établissement en 2018 et 2019 ont pu être déterrés parmi les dossiers papiers de l'administration. Le premier relève plusieurs manquements : des extincteurs à fixer et dont il faut indiquer l'emplacement, du bois inflammable dans la cage d'escalier, un personnel non formé… Des irrégularités que l'on retrouve également en 2019.
Aucune mention n'est faite de la mousse acoustique à partir de laquelle le feu serait parti. Le chargé de sécurité – dont l'avocat n'a pas souhaité répondre à Libé – donne à chaque fois l'autorisation au bar de rester ouvert, à condition que certaines mises en conformité soient effectuées. Problème : de 2019 à 2025, les autorités ne fouleront plus le sol du Constellation. En 2023, la commune clôturera même le dossier du bar, semblant ainsi le considérer comme traité… mais sans nouvelle inspection ni explication.

Interrogé sur cette absence de contrôle d'une demi-décennie, Ken J. souligne que "les établissements publics étaient fermés" durant les trois années de la crise du Covid. Il met en avant par ailleurs un "manque d'effectif" ainsi qu'une augmentation "importante" du nombre de dossiers à traiter sur la période. De l'audition de son successeur arrivé en 2024, Christophe B., on comprend aussi que le service pâtissait encore du désordre semé par son ancien informaticien, Jérôme.
Après la suppression du logiciel "Chargé de sécurité", il a fallu s'organiser. Durant près de deux ans, les délais des contrôles incendie de Crans-Montana ont été fixés à partir du gargantuesque tableur de 50 000 lignes exporté in extremis par Ken J. "Vu la complexité et le nombre de lignes dans le fichier Excel, avec les autres communes touchées par l'arrêt de l'exploitation [de l'ancien logiciel], on a travaillé ensemble pour mettre en place un nouveau programme", raconte Christophe B. Son nom : Lodur. Une interface qui ne fonctionnera qu'à partir du début de l'année 2025.
Copies révisées
Avec Lodur, les administrations tentent de tirer les leçons du fiasco. Déjà, le nouveau logiciel du service est fourni par une entreprise composée de "plusieurs employés" et ne repose plus sur un seul homme, pense bon de préciser le canton du Valais, qui a également recours à l'outil pour la gestion de ses pompiers. Aussi, Crans-Montana enregistre désormais les photos et PDF de ses inspections en lieu sûr : sur ses propres serveurs, à l'inverse des outils de Jérôme qui stockaient leurs données "sur un serveur externe en Suisse".
Avec cette organisation plus musclée, la locomotive des chargés de sécurité se remet sur les rails… Mais à une cadence effrénée pour rattraper le retard accumulé. Christophe B. raconte avoir dû "fixer des priorités" dans ses contrôles : d'abord les hôpitaux et les cliniques, puis les hôtels, les lieux où des mises en conformité avaient été exigées et, finalement, ceux dont le dossier avait été clôturé. Autrement dit, le Constellation n'arrivait qu'en bout de course. Selon une capture d'écran de Lodur, une date avait été convenue pour lancer l'organisation du prochain contrôle du bar : le 2 avril 2026.
Si la troisième visite du Constellation s'était déroulée quatre mois plus tôt, des vies auraient-elles été épargnées ? Rien n'est moins sûr. Au-delà du chaos informatique, c'est la pertinence même des contrôles qui interroge. D'après les deux chargés de sécurité entendus, les règles cantonales de l'époque laissaient d'énormes trous dans la raquette. Le formulaire d'inspection officiel ne demandait l'évaluation de matériaux inflammables – comme la fameuse mousse acoustique – que s'ils se trouvaient dans des "voies d'évacuation".
Depuis le drame, la norme a été durcie et Crans-Montana a renforcé ses effectifs de chargés de sécurité à l'aide d'une société privée, BTEE SA. "Nous intervenons en renfort sous forme d'assistance", précise Stéphane Pillet, directeur général de l'entreprise. Cette reprise en main a produit de premiers résultats – avec la fermeture d'un hôtel – et trouve des échos à l'étranger.
Dans une bureaucratie où les règlements s'imbriquent comme des poupées russes, où il faut parfois des drames pour que les lignes bougent et qu'un seul informaticien peut mettre sens dessus dessous, la question demeure : quel sera le prochain grain de sable capable de gripper la machine ?