Guerre en Ukraine : "C'est difficile de porter des obus ou de courir dans la neige et la boue avec des rhumatismes ou des douleurs articulaires"
Alors que la guerre semble s'être enlisée et que les pertes vont grandissantes des deux côtés de la ligne de front, l'Ukraine est désormais contrainte de mobiliser des soldats de plus en plus âgés.
- Publié le 05-12-2023 à 10h12
- Mis à jour le 05-12-2023 à 13h44

Ce samedi 25 novembre, le grondement de l'artillerie résonne, ininterrompu, dans les rues désertes de Tchassiv Yar, petite bourgade dévastée de l'oblast de Donetsk, dans l'Est de l'Ukraine. Des 12 000 habitants que la ville comptait avant l'invasion russe, il n'en resterait, selon les soldats rencontrés sur place, qu'à peine un millier, terrés dans des caves. Suite à la capture par les Russes de la commune voisine de Soledar le 16 janvier dernier, puis de Klischchiivka quatre jours plus tard, Tchassiv Yar est devenue un centre névralgique du dispositif défensif ukrainien dans la région : la commune fait ainsi office de point de regroupement et de ravitaillement pour les soldats défendant la ville voisine de Bakhmout, située à une dizaine de kilomètres à l'ouest, face aux assauts de l'armée russe et des mercenaires du groupe Wagner.
Batya, l'alerte sexagénaire
Mais Tchassiv Yar a fait les frais de cet emplacement stratégique, et pas un seul bâtiment n'a été épargné par les bombardements. Au détour d'un immeuble résidentiel calciné, trois soldats de la 93e brigade de l'armée ukrainienne profitent d'une brève accalmie pour couper du bois de chauffage. Parmi eux, Ivan, dit "Batya", natif de la région de Kharkiv, dans le Nord-Est de l'Ukraine, nous explique célébrer ce samedi son soixante-deuxième anniversaire, sous les bombes. "Comme vous pouvez le voir, les orques ne nous laissent aucun repos", poursuit-il, désignant d'un geste un trou dans la chaussée, situé à seulement quelques mètres du bâtiment dans lequel Ivan et ses camarades ont trouvé refuge. En dépit de son âge avancé, "Batya" assure n'avoir rien perdu de sa vigueur, et, comme pour illustrer ses propos, nous tend son téléphone portable. Sur celui-ci, une vidéo filmée par un drone ukrainien montre le soldat s'aventurer hors d'une tranchée serpentant à travers un champ en friche et s'avancer vers un véhicule blindé russe, à l'intérieur duquel il jette une grenade à fragmentation. Quelques instants plus tard s'échappent du blindé d'épaisses volutes de fumée blanche. "Pas mal, non ?", s'amuse Ivan, un sourire aux lèvres.
Mais si la bravoure dont le sexagénaire fait preuve est indéniable, l'âge avancé de "Batya" est, lui, révélateur d'un vaste problème auquel est désormais confronté l'Ukraine : alors que la guerre s'est enlisée et que les pertes s'accumulent des deux côtés de la ligne de front, le pays est contraint de mobiliser des hommes vieillissants, et dépourvus de réelle expérience militaire. Selon un récent article dans l'hebdomadaire américain "Time magazine", l'âge moyen des soldats servant dans l'armée ukrainienne serait désormais de 43 ans, soit dix de plus qu'en mars 2022. Si, dans les premières semaines de l'invasion, des milliers de citoyens ukrainiens se sont portés volontaires pour rejoindre les forces armées, nombre d'entre eux ont depuis été tués ou blessés, et le gouvernement de Volodymyr Zelensky a de plus en plus recours à la conscription pour remplacer les pertes.
"Presque tous les jours, je suis obligé de m'occuper de soldats ayant consommé de l'alcool, des drogues, ou ayant tenté de déserter. Et parfois, les trois en même temps."
Le poids de la corruption
"Presque tous les soldats sous contrats sont morts ou blessés, souffle Evguenii, un officier de la 28me brigade rencontré dans un café de Kramatorsk, dans l'oblast de Donetsk. 90 % des hommes sont désormais des conscrits." Plusieurs milliers d'hommes en âge de combattre ont également quitté le pays depuis le début de l'invasion, ou ont obtenu des exemptions médicales en échange de pots-de-vin : au mois d'août dernier, Volodymyr Zelensky a limeogé l'ensemble des chefs des centres régionaux de recrutement militaire suite à de multiples scandales de corruption. "Parmi les nouveaux conscrits, certains sont totalement inaptes au combat, se désole Mikita, 23 ans, un officier de la 17e brigade. Presque tous les jours, je suis obligé de m'occuper de soldats ayant consommé de l'alcool, des drogues, ou ayant tenté de déserter. Et parfois, les trois en même temps." L'âge avancé des nouveaux conscrits contraste avec celui des officiers, pour la plupart militaires de carrière, et souvent bien plus jeunes que les soldats sous leurs ordres : "Certains d'entre eux ne veulent pas t'écouter car ils estiment qu'étant plus âgés, ils sont plus expérimentés, que tu leur dois le respect", reconnaît Mikita. La forme physique de ces soldats vieillissants laisse également à désirer, et le rude hiver ukrainien est d'autant plus difficile pour eux : "C'est difficile de porter des obus ou de courir dans la neige et la boue avec des rhumatismes ou des douleurs articulaires", explique Andrii, capitaine d'une unité d'artillerie, rencontré à l'occasion d'un reportage réalisé dans la région de Koupiansk, le 24 novembre dernier. Alors que nous quittons le sous-bois enneigé où sont positionnés Andrii et ses hommes, nous enjoignons l'un d'entre eux à rester prudent. "Je n'ai pas le choix, j'ai quatre petits-enfants qui comptent sur moi", répond-il avec un sourire.