"Une ombre terrible plane sur Vladimir Poutine"
Emprisonné pour diffusion de "fausses informations", le militant fait figure de principal opposant à Poutine depuis la mort de son ami Alexeï Navalny. A la veille d'un scrutin au résultat écrit d'avance, il a répondu depuis sa cellule aux questions de nos confrères de "Libération".
- Publié le 15-03-2024 à 11h55
- Mis à jour le 15-03-2024 à 14h37

A partir de ce vendredi, les Russes sont appelés aux urnes pour plébisciter le président sortant et inamovible chef d'Etat, Vladimir Poutine. En face de lui, presque personne. Il ne fait plus semblant, pas plus qu'il n'a fait campagne, cette fois encore moins que les précédentes, ne se donnant même pas la peine d'annoncer sa candidature. Le vote va durer trois jours, en partie par voie électronique, ce qui ouvre de nouveaux horizons pour la fraude électorale.
Après deux années d'une guerre qui irrite et fatigue de plus en plus la population russe, et bien que sa réélection n'était en rien menacée, le chef du Kremlin a eu besoin néanmoins de neutraliser l'homme qui, même derrière les barreaux au fin fond de l'Arctique, continuait d'incarner la promesse d'un autre avenir, d'une Russie "normale", en paix avec le monde. Alexeï Navalny est mort le 16 février et l'opposition russe a été décapitée. Avant de mourir, l'opposant avait eu le temps de lancer un appel au vote contestataire – "Midi contre Poutine" – incitant les mécontents à se rendre dans les bureaux de vote le dernier jour, dimanche à midi pile, et de voter nul. C'est tout ce qui reste, pour l'heure, à tous ceux qui refusent d'être confondus avec un pouvoir et un homme qui ne les représentent pas et mènent en leur nom une guerre qu'ils abhorrent. Petit geste qui demandera néanmoins un immense courage, les autorités ayant déjà prévenu que tout rassemblement suspect sera assimilé à un acte extrémiste.
Ne pas baisser les bras, surmonter sa peur, tenir tête au rouleau compresseur de l'Etat – c'est le message qu'adresse aux Russes, depuis une autre prison, un autre opposant fameux, convaincu que "contrairement à ce que prétend Poutine, seule une petite minorité de Russes soutient la guerre".
Ilia Iachine, 40 ans, a commencé sa carrière politique presque en même temps que Vladimir Poutine, il y a plus de vingt ans. Actif depuis 2001 au sein du mouvement de jeunesse du parti d'opposition Iabloko et compagnon de route de Boris Nemtsov, l'opposant assassiné en 2015 sous les murs du Kremlin, Ilia Iachine se fait un nom pendant les manifestations anti-Poutine de 2011, au même moment que Navalny, son compagnon de combat et ami. Avec une poignée d'opposants, Iachine parvient en 2017 à se faire élire aux conseils de quartier à Moscou. Quand la Russie lance son offensive contre l'Ukraine, le 24 février 2022, Iachine décide de rester en Russie, malgré les risques encourus, convaincu que c'est la seule façon de lutter. Le 9 décembre 2022, il est condamné à huit ans et six mois de colonie pour diffusion de "fausses informations" sur l'armée russe "motivé par la haine et l'inimitié politiques". C'est la peine la plus lourde jamais prononcée en vertu de cet article. Le seul élément constitutif d'infraction dans l'affaire est un stream sur sa chaîne YouTube, début avril, dans lequel il raconte, images à l'appui, les exactions commises sur les civils ukrainiens à Boutcha, et met en doute la véracité de l'explication officielle du Kremlin dont la propagande affirme qu'il s'agit d'une mise en scène dans le but de discréditer l'armée russe. "Je ne crois pas qu'il soit possible de rester un homme politique russe en étant en dehors de Russie. Depuis la prison, c'est possible, depuis l'étranger non", nous écrivait-il dans une lettre en 2023.
Depuis la mort d'Alexeï Navalny, Ilia Iachine s'est hissé à la funeste première place de figure de l'opposition la plus connue dans les geôles russes. Libération lui a posé des questions, auxquelles il a répondu par écrit depuis sa cellule. Un document exclusif.
Qu'attendez-vous des "élections" du 15-17 mars ? Dans quel état est le pays ?
Tout le monde comprend que ce ne sont pas de véritables élections qui décident de la destinée du pays, mais une pure formalité. Même les sociologues officiels du Kremlin notent que ce scrutin présidentiel n'est pris au sérieux que par 1 % de la population. Poutine n'a autorisé l'enregistrement que de trois autres candidats, des sparring-partners, dont les noms ne disent absolument rien à la grande majorité des électeurs. Et dont aucun n'a mené de campagne présidentielle, ne critique le régime, n'organise d'observation dans les bureaux de vote, et, naturellement, ne convoite la victoire. Ce ne sont que des figurants. Le seul candidat qui avait tenté de créer une alternative et militait pour la fin de la guerre, Boris Nadejdine, n'a pas pu s'enregistrer, prétendument à cause de fausses signatures. Alors que le pays entier a vu ces files interminables de gens venus avec enthousiasme apposer ces mêmes signatures, dans de nombreuses villes de Russie… Bref, il n'y a pas d'élections, mais une production théâtrale de mauvaise facture, avec des décors vétustes et des acteurs médiocres à la solde de Poutine.
La société semble désemparée. Personne n'était préparé à une guerre aussi longue et sanguinaire, qui a détruit les concepts habituels de stabilité et d'ordre. Ni à un durcissement si rapide du régime policier qui interpelle désormais pour un like sur les réseaux sociaux, des boucles d'oreilles de la mauvaise couleur ou des conversations téléphoniques privées sur des sujets tabous. Contrairement à ce que prétend Poutine, seule une petite minorité de Russes soutiennent la guerre. La grande majorité de la population, même si elle ne proteste pas, par conformisme et instinct de survie, ne fait que s'adapter aux conditions nouvelles, en essayant de survivre à la guerre comme à une catastrophe naturelle.
Que la guerre s'arrête le plus vite possible est sans aucun doute la première demande de la société envers le pouvoir. C'est à cet endroit précis que surgit une profonde rupture sociale. Poutine est décidé à continuer la guerre, coûte que coûte, prêt à dépenser toujours plus d'argent public et à sacrifier toujours plus de vies humaines. La société, elle, bien qu'elle garde le silence, attend exactement le contraire : la fin des opérations militaires, un règlement pacifique du conflit et la normalisation de la vie. Plus le conflit armé durera, plus profonde deviendra la faille. La lassitude de la guerre aura inévitablement de lourdes conséquences pour le pouvoir. Si bien sûr, dans l'année qui vient, l'Occident ne livre pas l'Ukraine à Poutine à l'issue de négociations en coulisses, si le front ne s'écroule pas et si l'armée russe ne rentre pas en vainqueur dans Odessa, Kharkiv et Kyiv…
Quels sont les moyens de résistance qui subsistent aujourd'hui en Russie ?
La lutte principale est pour les esprits de mes concitoyens. Même d'ici, de derrière les barreaux, je vois combien de Russes ne sont pas d'accord avec ce qui se passe et sont irrités par le pouvoir. Mais ceux-là ne se considèrent pas comme une majorité, ni même comme une force significative, leur volonté en est paralysée. Le Kremlin, lui, manipule la conscience du peuple, en imposant le mythe d'un soutien général à la guerre, en atomisant la société, en décourageant toute interaction civile et activité politique indépendante. C'est à cela qu'il faut résister en premier lieu : construire des liens sociaux, créer des réseaux de bénévoles, s'unir, s'entraider. Au durcissement des répressions, il faut répondre par un renforcement de la solidarité. Aux assassinats et arrestations des leaders d'opposition, par la formation de structures horizontales, impossibles à décapiter. Actuellement, aux prix d'immenses efforts, Poutine essaye de consolider autour de lui la bureaucratie, les forces de l'ordre et les élites économiques. Mais une telle concentration ne peut pas durer éternellement, le système finira par se relâcher et défaillir. Et c'est à ce moment-là que la société civile doit être prête à des actions décisives pour casser le jeu de Poutine.
Qui peut forcer Poutine à arrêter la guerre avec l'Ukraine ?
Seule l'armée ukrainienne peut arrêter Poutine en Ukraine. Pas les suppliques des dirigeants occidentaux, ni les manifestants avec des pancartes, encore moins une politique d'apaisement. Seulement la riposte sur le champ de bataille. Et l'armée ukrainienne en est capable, à condition d'être équipée d'armes modernes et de suffisamment de munitions. Poutine, du reste, le sait très bien, c'est pourquoi il fait tant d'efforts pour diviser l'Occident sur l'aide à apporter à l'Ukraine. Son calcul est simple : motivés par le Kremlin, les populistes européens commenceront à bloquer l'aide de l'UE à l'Ukraine, tandis que Trump reviendra au pouvoir aux Etats-Unis, et en tant que businessman aguerri, troquera l'Ukraine pour quelque chose ; pendant ce temps, les habitants des pays occidentaux, lassés des effets d'une guerre enlisée, exigeront de leurs dirigeants qu'ils négocient la paix avec Poutine. Le pouvoir russe a besoin d'un deal avec l'Occident, à l'image des accords de Munich en 1938 à l'issue desquels Hitler avait obtenu ce qu'il convoitait de la Tchécoslovaquie, ainsi que le temps nécessaire pour se préparer à l'agression suivante en Europe. Je ne veux pas abuser des parallèles historiques, mais l'Occident doit comprendre clairement, et se rappeler que l'apaisement de l'agresseur mène inévitablement à l'escalade, à encore plus de guerre. L'appétit de Poutine ne se limite pas à l'est de l'Ukraine, ni même à toute l'Ukraine, cela semble évident.
Qui, en Russie, soutient la guerre ?
Une minorité militariste, obsédée par l'impérialisme et l'idée d'une revanche après la chute de l'URSS. Ces gens-là se trouvent dans le mainstream de la propagande poutinienne et sont très bruyants, mais en réalité beaucoup moins nombreux qu'il n'y paraît. Même eux passent leur temps à se plaindre, sur les réseaux, que le peuple russe refuse de combattre, ne soutient pas assez le front, rejette les objectifs de "l'opération spéciale", tandis que les hommes ne s'engagent dans l'armée que pour l'argent. Malgré tous les efforts de Poutine pour déchaîner l'hystérie patriotique, sa guerre avec l'Ukraine n'est pas devenue la guerre du peuple. La plupart des combattants sur le front n'ont aucune motivation idéologique, il faut littéralement les payer, comme des mercenaires.
Poutine s'est sérieusement trompé dans sa stratégie intérieure. Depuis son arrivée au pouvoir en 2000, il a méthodiquement dépolitisé la société russe. Il y avait une sorte d'accord social entre le président et son peuple : Poutine garantissait le pouvoir d'achat et une certaine amélioration des conditions de vie grâce aux pétrodollars, les Russes, eux, renonçaient à leurs droits civiques et activisme politique. Ce schéma relationnel a prédéterminé le monopole de Poutine sur le pouvoir et a tenu longtemps sans faillir. Mais en 2022, Poutine a déchiré de ses propres mains ce contrat social, en commençant une guerre massive. Il ne reste plus rien de la stabilité d'antan. Sauf que pour une grande offensive impérialiste, il faut une tout autre base aux relations entre le pouvoir et la société. Dans l'idéal, il faut une société totalitaire, contaminée par l'idée impérialiste, dont les membres sont prêts à mourir en masse pour le chef et ses slogans. Or, Poutine a élevé une société de consommation, plutôt que totalitaire, et les gens n'en ont franchement rien à faire de ses idées et de sa propagande. Par conséquent, pour pousser les hommes des provinces russes à aller sur le front, il faut les motiver non pas avec des idées, mais de l'argent et des bénéfices sociaux. Ou envoyer des taulards en leur promettant la liberté et, là encore, de l'argent.
Comment vous sentez-vous ? Physiquement, mentalement ?
Je suis toujours en détention sévère, dans une cellule avec six autres codétenus condamnés pour des crimes violents. Les conditions sont assez dures, mais pas autant que celles de Navalny. Je suis dans un baraquement et pas dans un cachot hermétique de pierre rappelant les sous-sols de la Gestapo.
Physiquement, je suis en forme. En 2022, à la veille de mon arrestation, j'avais remis mon corps en état, soigné mes dents, fait un check-up du cœur et des poumons. Je n'ai aucune maladie chronique, je ne prends aucun traitement permanent et n'ai aucune dépendance.
Mais je ne vais pas mentir : moralement, je suis, évidemment, abattu. Depuis la mort de Navalny, j'ai une boule dans la gorge et suis submergé par la tristesse. Ce n'est pas qu'un camarade que j'ai perdu, mais un ami proche, que je connaissais depuis un quart de siècle. Mais je ne m'autorise pas à tomber dans la déprime. Premièrement, en prison, on ne peut pas se le permettre, il est dangereux de faire preuve de faiblesse et montrer de la vulnérabilité émotionnelle. Deuxièmement, ma motivation pour continuer le combat est plus forte que ma peine. Je me suis juré à moi-même de ne pas baisser les bras, ne pas avoir peur et de continuer à défendre ma position.
Comment avez-vous appris la mort d'Alexeï Navalny ? Avez-vous eu peur pour vous-même ?
Je l'ai appris par un maton deux jours après sa mort. Il avait vu ça sur une chaîne Telegram mais n'avait aucun détail. Honnêtement, je ne l'ai pas pris au sérieux, on a l'habitude de l'intox. En décembre, des poubelles médiatiques anonymes pro-Kremlin avaient publié des fake news sur la mort de Navalny pendant son transfert vers le pénitencier au-delà du cercle polaire, quand on n'avait plus de nouvelles de lui pendant quinze jours. Mais le lendemain matin, mon avocat est arrivé avec la nouvelle. J'ai dû lui reposer la question plusieurs fois, ce que j'entendais n'avait pas de sens. Mon regard s'est obscurci, littéralement, des gouttes de sueur froide perlaient sur mon front. D'un côté, depuis le retour de Navalny à Moscou, il était clairement dans un danger terrible, ayant livré sa vie aux mains de ceux qui avaient déjà essayé de l'éliminer. Mais de l'autre, je n'arrivais pas à croire que Poutine pouvait le tuer de façon aussi éhontée, au vu du monde entier. On se disait : personne n'aura le moindre doute qu'il s'agit d'un assassinat et cette évidence était une sorte de protection pour Alexeï, une armure… Foutaises. Il n'y avait aucune armure, et nous nous nourrissions tous d'illusions. Comme le disait si justement un autre leader de l'opposition, mon ami Boris Nemtsov, assassiné lui aussi : "A chaque fois, nous sous-estimons le degré de saloperie de ce pouvoir".
Est-ce que j'ai peur ? Honnêtement : oui, bien sûr. Seuls les insensés n'ont pas peur. Je suis tout à fait conscient que moi aussi j'irrite le Kremlin puisque je ne me suis pas tu après mon arrestation et que je profite de chaque audience au tribunal, en présence du public et de la presse, pour ouvertement désigner Poutine comme un criminel de guerre. Je critique l'agression russe contre l'Ukraine et exige le retrait de l'armée russe du territoire ukrainien. Aux yeux du Kremlin, je suis un ennemi, par conséquent me tuer ou me laisser en vie relève du pragmatisme politique et non pas de la morale ou de la loi. Je suis conscient des risques et je sais que Poutine peut m'éliminer, à la suite de Nemtsov et Navalny. Mais j'essaye d'être plus fort que ma peur.
Comment expliquez-vous le moment choisi pour se débarrasser de Navalny ?
Je suis convaincu que le moment a été choisi en toute conscience, que ça a été une opération planifiée. C'est la façon dont Poutine affirme son pouvoir personnel. Dans les pays européens, les hommes politiques accèdent aux postes de pouvoir à la suite d'élections, en concourant avec des candidats d'autres partis et en collectant des voix dans les bureaux de vote. Mais dans la Russie d'aujourd'hui, le processus politique ressemble aux règles qui régissent une structure mafieuse. Le chef mafieux ne tire pas son pouvoir d'un scrutin, mais assoit son leadership par la violence physique et les représailles contre ses concurrents. Il en va de même pour Poutine, qui se débarrasse de ceux qui l'ont défié. Ainsi de la destruction, dans les airs, de l'avion du patron des Wagner, Evgueni Prigojine, qui s'était rebellé. Maintenant Navalny. C'est limpide : le meneur de la bande criminelle du Kremlin a ouvertement montré à la société, aux élites, et à l'Occident, qu'il était prêt à annihiler quiconque questionne son statut. Par ces moyens barbares, il prolonge son pouvoir.
Quelles pourraient être les conséquences de la mort d'Alexeï Navalny – pour le Kremlin, pour la société en Russie, pour l'opposition en dehors de Russie ?
Poutine s'est débarrassé de son opposant le plus populaire, mais l'a rendu immortel par la même occasion. Navalny restera à jamais dans l'histoire comme un symbole de résistance civile et antiguerre, à l'image de ce qu'est devenu pour les Américains, par exemple, Martin Luther King. Des générations de politiques et de figures publiques prendront exemple sur lui, et même après sa mort, il continuera d'empoisonner la vie de Poutine, en planant comme une ombre terrible sur lui.
Après cette tragédie, la société russe, elle, peut-être, s'affranchira enfin de la peur et commencera à faire preuve de volonté dans la lutte contre la tyrannie. Un tel espoir se fonde sur le nombre de personnes sorties dans les rues, à travers tout le pays, pour rendre hommage à Alexeï. Je pense que la contestation continuera de mûrir et finira par déborder, et cela au moment le plus inattendu et le moins commode pour le pouvoir.
J'ose espérer que pour l'opposition russe, la mort de Navalny aura un effet de dégrisement. Toute personne qui a choisi de tenir tête à Poutine doit prendre conscience des risques et des priorités. Tous les désaccords et petites querelles doivent reculer à l'arrière-plan. Les conflits interminables au sein de l'opposition doivent céder la place à des actions collectives, une coopération raisonnée, un engagement dévoué au démantèlement du régime de Poutine. Notre ennemi est trop puissant, cruel et impitoyable pour que nous puissions nous permettre d'être désunis par des guerres intestines.
Et pour les autres prisonniers politiques dans les prisons russes ?
Les prisonniers politiques sont ceux qui sont dans la plus grande zone de risque. Christo Grozev [journaliste pour le site d'investigation Bellingcat, ndlr], qui enquête sur la mort de Navalny, en s'appuyant sur ses sources, dit que le Kremlin se prépare à une nouvelle vague de répressions et que Poutine peut commencer à tuer les dissidents russes, comme des otages, un par un, pour forcer l'Occident au dialogue à ses conditions à lui. Je prends ces propos très au sérieux et je m'inquiète surtout pour Vladimir Kara-Murza, que les services spéciaux ont déjà tenté d'empoisonner par le passé et qui est actuellement détenu dans des conditions de torture, similaires à celles de Navalny. Je m'inquiète aussi pour mon ami Alexeï Gorinov, incarcéré pour sept ans pour s'être exprimé contre la guerre. Il est malade en permanence et passe sa vie à l'infirmerie carcérale.
Chaque prisonnier politique décide individuellement comment survivre en prison. Il n'y a pas de règle universelle. Les uns essayent de ne pas entrer en conflit avec le système, pour minimiser les risques. Et nous sommes obligés d'accepter une telle position. Les autres, au contraire, essaient, même derrière les barreaux, de demeurer des voix indépendantes contre la guerre et la dictature, en défendant publiquement leurs convictions. Personnellement, cette voie m'est plus proche, même si je sais quels dangers j'encours.
En prison, avez-vous compris quelque chose de plus sur le pays dans lequel vous avez grandi?
J'ai été convaincu de ce que je savais déjà: mon pays n'est pas sans espoir. De l'extérieur, on a sûrement l'impression que la Russie est peuplée d'une masse obscurantiste et agressive d'orques. Mais ce n'est pas vrai. Bien sûr qu'il y a du mal partout, comme dans toute société. Mais le poutinisme n'est pas l'état naturel pour la Russie. C'est une maladie. Et il faudra que notre société en guérisse pour développer ses meilleures qualités et revenir parmi les pays civilisés. A l'instar de la société allemande, qui avait dû se purger de l'hitlerisme pour se sauver et commencer une nouvelle vie.