A Toretsk, la routine ennuyeuse et parfois mortelle de la guerre de position entre la Russie et l'Ukraine
Malgré la prise d'Avdiivka à la mi-février, les forces russes ont été incapables de capitaliser sur leur succès. Dans les tranchées de Toretsk, la guerre s'est à nouveau installée dans une routine meurtrière.
- Publié le 22-03-2024 à 08h07
- Mis à jour le 22-03-2024 à 16h28

"Les chaussures propres ne le restent pas très longtemps ici", s'amuse Sasha, dit "Dnipro", désignant d'un geste ses épaisses bottes en caoutchouc maculées de boue. Depuis environ deux semaines, ce soldat de la 24e brigade de l'armée ukrainienne est positionné dans une tranchée à la lisière d'un champ près de Toretsk, dans l'Est de l'Ukraine. Au-dessus de sa tête, les arbres dénudés n'offrent qu'une protection toute relative contre les drones russes, tandis qu'une pluie glacée a transformé le sol meuble de la tranchée en une épaisse couche de boue visqueuse et traître.
Malgré les conditions climatiques peu clémentes et le grondement régulier de l'artillerie dans la distance, Sasha, semble-t-il, ne se départit jamais de son sourire. "Ici, c'est le paradis en comparaison, assure-t-il, le regard porté vers l'horizon, où s'élèvent les terrils d'Horlivka et les premières positions russes, à environ 400 mètres de la tranchée. C'était un million de fois plus dangereux là-bas". Là-bas, c'est Bohdanivka, petit village situé à mi-chemin entre Tchassiv Yar et la ville de Bakhmout, capturée par les Russes en mai 2023 au terme de plus de 9 mois de combats acharnés.
L'enfer de Bohdanivka
À l'occasion d'une interview accordée le 7 décembre dernier à la chaîne de télévision "Espresso", un soldat de la 93e brigade décrivait ainsi "l'enfer" de Bohdanivka : "Il y a des tirs d'artillerie 24 heures sur 24, la température est inférieure à zéro, la boue est gelée, le temps est clair, ce qui contribue à l'efficacité de l'artillerie et des drones. L'ennemi a pratiquement atteint la périphérie de Bohdanivka."
Un sentiment partagé par Sasha, qui explique n'avoir jamais vu en deux ans de guerre autant de drones ennemis qu'à Bohdanivka : "Ils volaient constamment en paire, même si tu en abats un, l'autre peut t'avoir" explique-t-il, en se frayant un chemin jusqu'à l'entrée d'un abri souterrain. Suite à la capture d'Avdiivka par les forces russes à la mi-février, nombre d'analystes craignaient que la Russie ne parvienne à exploiter son avantage et à enfoncer profondément les lignes ukrainiennes. Mais la catastrophe prédite par certains ne s'est pas produite : les Ukrainiens ont évité l'encerclement et sont parvenus à se replier vers des positions défensives, tandis que les Russes victorieux, épuisés par près de quatre mois d'offensive, ont été tenus de temporiser.
Au cours des dernières semaines, la situation s'est stabilisée, et sur de larges portions de la ligne de front, les combats frénétiques ont laissé la place à une routine ennuyeuse, et parfois mortelle. "Difficile, mais stable" : cette phrase, répétée comme un mantra par les soldats et officiers ukrainiens, l'est également par Bohdan, 32 ans, pour décrire la situation à Toretsk. "L'essentiel de nos tâches ici relève de l'ingénierie et du renforcement de nos positions défensives", explique l'officier au visage juvénile et aux yeux clairs. Selon lui, le principal danger vient des mortiers russes, dont les tirs en cloche peuvent atteindre les soldats jusque dans la tranchée.
Un obus de 82mm
Malgré la quiétude apparente du sous-bois, la prudence reste donc de mise, confirme Sasha. Pour illustrer son propos, il désigne d'un geste un cratère dans la terre meuble du sous-bois : la veille, un obus de 82mm s'est abattu à quelques centimètres seulement de la tranchée. L'un des abris renforcés de la position a également été détruit plusieurs semaines auparavant par un bombardement. "Dieu merci, je ne crois pas qu'il y avait quelqu'un à l'intérieur", souffle Sasha, en descendant d'un pas lourd les marches boueuses menant au dortoir.
Bien qu'exiguë, la pièce est confortable, chauffée en permanence par un poêle à bois. Sur la table du petit-déjeuner, entre les pots de café et les tasses, plusieurs grenades sont entreposées, tandis qu'un lance-roquette est appuyé contre le mur de l'abri. Deux soldats discutent des récentes déclarations du président français, tandis qu'un autre est absorbé par l'écran de son téléphone. "Macron a dit qu'il était prêt à envoyer des troupes en Ukraine, je ne m'y attendais pas, s'étonne l'un d'eux. Surtout venant de lui." Interrompant leur conversation, deux fantassins à l'uniforme détrempé et à l'air maussade font leur entrée dans l'abri, signalant la relève de la garde. Après s'être délesté de leurs armes et de leurs gilets pare-balles, l'un place une bouilloire sur le feu tandis que l'autre s'affale en soupirant sur son lit. Deux autres soldats, jusqu'alors allongés sur leurs lits superposés, les remplacent, enfilant en maugréant leurs bottes en caoutchouc et leur manteau au motif camouflage.
Amputé de tous ses doigts
Tous, ici, sont mobilisés. La plupart n'avaient jamais tenu une arme avant l'invasion russe. Plongé dans l'obscurité, Dmytro, un natif de Kharkiv, dans l'Est de l'Ukraine, s'allume une cigarette, son visage brièvement illuminé par une lueur rougeâtre. "Ma dernière permission, c'était pour raisons médicales", ironise-t-il, levant sa main gauche amputée de tous ses doigts, à l'exception du pouce et de l'auriculaire. "Il y a une autre position un peu plus loin, explique Sasha, pointant dans la direction d'Horlivka. Mais tant que les feuilles n'auront pas repoussé, on ne s'en approche pas."
Sur le chemin du retour, l'un des membres de l'escorte, un soldat à l'air juvénile et aux yeux cerclés de lunettes à fine monture, reste sur ses gardes : au moindre bruit suspect, il s'arrête et agrippe fermement la crosse de son arme. Au loin, résonne désormais distinctement le bourdonnement d'un drone. "C'est l'un des nôtres ?", interroge-t-il d'une voix mal assurée. Levant les yeux vers le ciel maussade, Bohdan hausse les épaules et poursuit sa route, suivi par deux chiens faméliques : "Qui sait ?" Le grondement de l'artillerie se fait désormais plus régulier. Il est temps de partir.