Vers un accord de paix entre la Russie et l'Ukraine ? On commence à se faire à l'idée que "reprendre l'ensemble du territoire sera compliqué"
Volodymyr Zelensky a évoqué lundi l'idée d'une participation russe à un futur sommet pour la paix d'ici à la fin de l'année. Un scénario qui semblait encore impensable il y a quelques mois commence à se dessiner.
- Publié le 16-07-2024 à 16h19

Volodymyr Zelensky a officiellement ouvert la porte à des pourparlers avec la Russie. Lors d'une conférence de presse organisée lundi à Kiev, le président ukrainien a en effet annoncé qu'il présenterait "un plan pour une paix juste" d'ici au mois de novembre. Plan qui pourrait ensuite être discuté lors d'un nouveau sommet pour la paix, auquel "des représentants russes devraient participer". À l'heure actuelle, il n'est pas question d'évoquer un arrêt des hostilités, mais de reprendre les discussions autour de trois sujets jugés majeurs par Kiev : la sécurité énergétique de l'Ukraine dont l'infrastructure a été ravagée, la libre circulation en mer Noire, et les échanges de prisonniers.
C'est la première fois que des pourparlers des paix sont évoqués par l'Ukraine depuis l'échec des discussions menées au printemps 2022, quelques semaines après l'invasion russe à grande échelle. Un "sommet pour la paix" a bien été organisé en Suisse en juin dernier, mais il s'est tenu en l'absence de Moscou qui avait qualifié l'initiative de "farce". "Le premier sommet pour la paix n'était pas du tout un sommet pour la paix" a d'ailleurs tenu à rappeler le porte-parole du Kremlin ce mardi. "Donc, visiblement, il faut d'abord comprendre ce qu'il (Volodymyr Zelensky) entend par là."
Exigences inconciliables
Les positions des deux belligérants semblent toujours inconciliables. Kiev exige un retrait pur et simple de la totalité des forces russes du territoire ukrainien. Le Kremlin refuse quant à lui de discuter tant que l'Ukraine ne lui cède pas officiellement les oblasts de Louhansk et Donetsk – qui forment le Donbass – mais aussi Kherson et Zaporijia, qui lui permettraient de contrôler totalement la mer d'Azov et de ne plus dépendre du pont de Kertch pour accéder à la Crimée, qui figure naturellement au rayon des revendications elle aussi. Une fois cette capitulation actée, il faudrait enfin que l'Ukraine renonce à toute adhésion à l'Otan.
"Quand la question d'éventuelles négociations s'est posée en mars 2022 (en Biélorussie puis en Turquie, NdlR), les possibilités de paix étaient réelles, mais on a le sentiment que Volodymyr Zelenzky a été poussé par les États-Unis et le Royaume-Uni à ne pas céder", commente Florent Parmentier, Secrétaire général du Centre de recherches politiques de Sciences-Po Paris (CEVIPOF) et chercheur associé à l'Institut Jacques Delors. "L'Ukraine s'est ensuite montrée plus intransigeante et sûre de son fait en voyant les effets de sa contre-offensive de 2022. Mais depuis, la tendance est plutôt à la difficulté. La contre-offensive de 2023 a entraîné énormément de pertes pour ne récupérer que trois cents kilomètres carrés. Je pense qu'une partie des partenaires internationaux de l'Ukraine, dont elle totalement dépendante, commencent à se faire à l'idée que reprendre l'ensemble du territoire sera très compliqué."
JD Vance dans la balance
Selon les derniers sondages réalisés par l'Institut International de Sociologie de Kiev, réputé fiable, 73 % des Ukrainiens se disent pourtant prêt "à endurer la guerre aussi longtemps que nécessaire". "L'opinion publique est épuisée", estime néanmoins Florent Parmentier. "Le bilan est tel que chaque Ukrainien connaît plusieurs personnes qui sont tombées au front. Certains estimeront qu'ils ne doivent pas avoir perdu la vie pour rien, d'autres qu'il vaudrait mieux arrêter les frais."
"Si vous abordez la question sur le terrain des valeurs, soit le fait qu'un État souverain ne puisse pas être envahi par un autre, poursuit le chercheur, capituler n'est acceptable ni pour la population ni pour les dirigeants ukrainiens. Mais si on aborde la question en termes de rapports de force, les choses sont différentes. Volodymyr Zelensky a été élu en 2019 avec l'objectif de faire la paix dans le Donbass. À l'époque, il a rencontré une certaine résistance au sein de l'armée. Lorsqu'il est transformé en chef de guerre, il a fait tout ce qui était possible sur le plan de l'armement et de la diplomatie. En 2023, Valery Zaloujny, qui était alors chef des armées, a lui-même reconnu que le front était parti pour stagner plusieurs années. Or, sur le plan humain, la mobilisation est devenue extrêmement difficile. Les Ukrainiens les plus motivés sont épuisés ou ne sont plus, et ceux qui restent ne souhaitent pas être mobilisés. Quand il s'agit de résister, la question est de savoir si la paix sous l'occupation sera pire que la guerre actuelle."
Le sens du timing du président ukrainien n'est pas innocent. Donald Trump a annoncé lundi que son colistier et possible vice-président en cas de victoire en novembre serait le sénateur de l'Ohio JD Vance (lire par ailleurs), qui a clairement exprimé il y a quelques mois que les Ukrainiens devaient mettre leurs exigences de côté pour entamer des négociations de paix. "Or, si les États-Unis devaient renoncer à soutenir militairement l'Ukraine, les Européens n'auraient pas la possibilité de livrer des armes en suffisance pour tenir le front, ajoute Florent Parmentier. Le potentiel industriel ukrainien lui-même a été détruit par la guerre alors que le complexe industriel russe fonctionne. L'armée ukrainienne se situe dans un rapport de force d'un obus contre cinq ou dix selon les zones de combat".
Une guerre avec l'Otan ?
Vladimir Poutine devrait évidemment tirer profit de cette situation de supériorité. "Moscou formulera des demandes maximalistes qui ne seront évidemment pas acceptables pour Kiev, afin de trouver un point d'équilibre qui lui est favorable in fine, analyse le Secrétaire général du CEVIPOF. La question tournera notamment autour des garanties internationales apportées à l'Ukraine. Même si son économie est loin d'être exsangue, la Russie va devoir affronter un creux démographique et réorienter une partie de son industrie militaire, hypertrophiée par la guerre, vers de la production civile. Je ne pense pas que les sanctions occidentales seront abandonnées et que l'on pourra revenir la situation telle qu'elle l'était il y a cinq ou dix ans."
Les craintes occidentales d'un retour de la guerre à moyen terme, notamment dans les pays membres de l'Otan "sont légitimes", conclut Florent Parmentier. "Mais il faudrait plutôt poser la question sous cet angle : s'il a fallu deux ans et demi à la Russie pour contrôler 20 % du territoire ukrainien, qu'est-ce qui nous dit qu'elle pourrait s'attaquer facilement à des États mieux armés, défendus et prêts à réagir ? Autrement dit, il appartient aux Européens de produire leur propre armement et de s'accorder diplomatiquement sur la ligne rouge qu'ils veulent imposer sur le continent."
