Crash d'un F-16 en Ukraine : la piste d'une erreur interne "est celle qui a le plus de sens"
Crash ? Erreur du pilote ? Tir russe ? L'enquête sur la perte d'un F-16 en Ukraine la semaine dernière prendra plusieurs mois. Mais pour les spécialistes de l'aéronautique, l'hypothèse d'une erreur de ciblage par la défense antiaérienne ukrainienne demeure la plus probable.
- Publié le 03-09-2024 à 06h39

Lundi 26 août, Moscou lançait sa plus importante attaque aérienne sur l'Ukraine depuis le début de la guerre. Au beau milieu de la nuit, 127 missiles et 109 drones ont pris la direction du territoire ukrainien, ciblant entre autres de nombreuses de villes et infrastructures éloignées du front. Malgré les moyens limités de sa défense antiaérienne, Kiev annonçait le lendemain matin avoir pu contrer une bonne partie de ces frappes, grâce – entre autres – aux premiers F-16 livrés par l'Occident quelques semaines plus tôt.
Fin de l'histoire, ou presque, car jeudi dernier, l'État-major ukrainien annonçait publiquement la perte d'un des précieux avions de chasse de fabrication américaine lors de cette fameuse nuit de bombardements, ainsi que la mort du pilote. "Pendant l'approche avec la cible suivante, la communication avec l'un des avions a été perdue, indique laconiquement le communiqué de l'armée. Il s'est avéré plus tard que l'avion s'est écrasé et que le pilote a été tué".
Vingt-quatre heures plus tard, le commandant en chef de la force aérienne ukrainienne – Mykola Olechtchouk – était limogé par le président Volodymyr Zelensky. Ce qui pose d'évidentes questions sur la cause de cet accident et la responsabilité du commandement militaire, alors que les F-16 constituent une priorité absolue pour l'armée, qui attend que des dizaines d'autres d'unités lui soient livrées.
Avions et hélicos en soutien
"Le soir de l'attaque, tous les avions de chasse et les hélicoptères d'Ukraine ont décollé pour contrer les drones et les missiles russes, explique Xavier Tytelman, expert aéronautique et consultant en défense pour le magazine "Air et Cosmos". Les F-16, mais aussi les MIG-29 et les hélicoptères MI8 et MI-24. Tous ont été utilisés en combinaison avec les missiles de défense antiaérienne. C'est assez efficace et c'est cette combinaison de moyens qui permet d'expliquer la hausse des taux d'interception des drones et missiles russes par l'armée ukrainienne depuis le printemps". Cette approche combinée était d'autant plus intéressante lundi dernier, que "nombre de missiles russes ont ciblé des villes éloignées du front, démunies de systèmes de défense aérienne au sol. Les F-16, qui sont utilisés sur les arrières du front, ont pu intervenir et pallier l'absence de missiles antiaériens dans certains endroits".
Pour Xavier Tytelman, cela exclut de facto la possibilité que les troupes russes aient abattu l'avion. "Les F-16 étant déployés à l'intérieur du pays, les Russes sont à des centaines de kilomètres, ils n'ont pas de système capable de les atteindre jusque-là". Une erreur de pilotage a un temps été envisagée, puis démentie par l'armée. Le pilote de 30 ans, Oleksii Mes, était expérimenté et avait été formé aux États-Unis. Selon l'expert aéronautique français, "ça ne devrait effectivement pas être une erreur du pilote. Un avion qui fait de l'interception vole droit, accroche sa cible et tire un missile, ce ne sont pas des conditions compliquées. Il aurait pu entrer en collision avec un missile passant par là par hasard mais c'est peu probable également."
Manque de reconnaissance
Faute de clarification, l'affaire prend des allures de crise nationale depuis que la députée ukrainienne Mariana Bezuhla, membre de la commission défense du Parlement ukrainien, a pris l'armée à partie en avançant que l'appareil avait vraisemblablement été abattu "par erreur" par un système de défense antiaérienne Patriot, suite "à une mauvaise coordination entre les unités". Hypothèse en partie confirmée par Xavier Tytelman, qui estime que c'est l'option "qui a le plus de sens, pour plusieurs raisons".
"Les avions et les systèmes de défense utilisent des systèmes de reconnaissance, développe l'ancien pilote. Lorsque vous accrochez une cible avec un radar, l'appareil détecte automatiquement s'il s'agit d'un engin ami ou ennemi. Le F-16 et le Patriot étant tous deux de fabrication américaine, ils se reconnaissant, je ne crois donc pas à l'implication de ce dernier. Mais les Ukrainiens utilisent également d'autres systèmes de défense aérienne, qui ne sont pas tous de fabrication occidentale. Est-ce que tous les systèmes ont été mis à jour dans le pays pour ne pas tirer sur un appareil ami ? Ça me paraît peu probable."
"Il faut savoir que les Russes abattent un de leurs propres avions quasiment tous les mois, ajoute-t-il. Leur système de reconnaissance ne marche pas bien. Alors, lorsqu'un système ukrainien de fabrication soviétique doit reconnaître un avion américain qui vient tout juste d'arriver sur place, on se doute qu'il ne le fait pas automatiquement".
Autrement dit, il faut passer par une action humaine, transmettre l'information de vive voix pour signaler à l'équipe au sol la présence d'un F-16 dans la zone aérienne. C'est là, selon l'expert aérien, qu'il y a sans doute eu une erreur, et c'est ce qui expliquerait, le limogeage du chef de l'armée de l'air. "L'armée mentionne depuis le début "un problème de communication, insiste Xavier Tytelman. Ce qu'on appelle un défaut de communication, c'est le fait que le soldat au sol n'ait pas l'information et verrouille la cible aérienne qu'il détecte. Qu'un avion tombe au combat, c'est normal ? S'ils virent le chef, c'est qu'il y a eu une erreur."
