"Pour Vladimir Poutine, les femmes doivent enfanter de la chair à canon"
En dénonçant une "propagande sans enfants", le chef du Kremlin tente d'affaiblir le mouvement féministe en Russie, dont une grande partie est opposée à la guerre en Ukraine.

- Publié le 13-01-2025 à 07h52
- Mis à jour le 13-01-2025 à 10h24

"Le Kremlin est tellement déterminé à contrôler le corps des Russes qu'il s'en prend maintenant au choix des femmes", s'insurge le reporter russe Dan Storyev, dans une newsletter d'OVD-Info, un observatoire des droits humains axé sur la Russie. "L'État [russe] empiète sur le sexe, la romance, la naissance. […] Les fonctions les plus viscérales et naturelles de notre corps sont restreintes et réglementées."
Le militant s'indigne d'une loi, signée en novembre dernier par Vladimir Poutine, qui interdit la "child-free propaganda", soit la "propagande sans enfants", dénoncée en anglais par le Kremlin. À travers ce texte, le pouvoir russe espère censurer les discours qui revendiquent le droit des femmes à mener une vie sans enfants.
Pour Dan Storyev, en réalité, il n'y a "jamais eu de mouvement child-free [en Russie]. Il s'agit plutôt d'un mode de vie et d'un positionnement quelque peu ironique que les jeunes femmes russes adoptent parfois pour s'opposer à la société patriarcale qui les entoure."
La femme, une mère avant tout
Le journaliste estime que bien que "décevante", il s'agit d'une initiative "attendue", sur fond d'une culture patriarcale très ancrée dans le pays. En effet, la société russe a une conception très précise de ce que devrait être la femme : une personne hétérosexuelle, mariée et fertile. En bref, une mère. "Les politiques de Vladimir Poutine convergent en grande partie avec des normes sociales déjà présentes dans la société russe, analyse la sociologue Claro Mona, chargée de cours à l'ULiège et spécialiste du genre et de la famille. L'idée que l'obligation et l'idéal pour une femme sont d'être mère est une norme sociale qui est assez ancrée dans la société russe. Il est donc très difficile pour une femme de revendiquer le choix d'une vie sans enfants."
Notre experte rappelle que l'Union soviétique était pourtant "une pionnière mondiale par rapport aux droits des femmes. Le projet communiste supposait une certaine idée de l'égalité homme-femme. Pendant longtemps, les femmes soviétiques ont donc joui de droits dans différentes sphères de la vie, qui étaient bien plus avancés que ceux des femmes occidentales [à l'époque], comme le droit de vote, la possibilité de travailler, de divorcer, l'accès aux crèches, le droit à interrompre volontairement sa grossesse sur demande…"
Cela ne signifie pas que l'égalité de genre absolue régnait. Même si la situation était égalitaire sur le papier, "la propagande nataliste faisait de la maternité un idéal. Les obligations qui pesaient sur les femmes de la Russie soviétique étaient d'être à la fois une mère et une travailleuse."
Relance démographique
Pourquoi cette approche nataliste revient-elle à l'avant-plan aujourd'hui ? Est-ce pour relancer la démographie après les pertes humaines sur le front en Ukraine (quand bien même aucune statistique officielle n'est publiée sur le sujet) ? Dan Storyev pense que si c'est l'objectif du Kremlin, il "mène [alors] une bataille perdue d'avance, car ses politiques désastreuses ont entraîné une fuite massive des cerveaux, un exode sans précédent et, bien sûr, un nombre énorme de morts dans la guerre".
Mona Claro, pour sa part, précise que "si le taux de fécondité est bas en Russie [1,4 enfant, NdlR], et encore il n'est pas exceptionnellement bas si on le compare à d'autres pays occidentaux comme l'Italie [1,2 enfant, NdlR], ce n'est pas parce que nombreuses femmes ne font pas d'enfants. Mais plutôt parce qu'une part importante des mères se limitent à un enfant". La chercheuse ajoute que la part des femmes sans enfants en Russie est l'une des plus faibles au monde, de 7 à 12 % selon les dernières études. "Et seule une infime minorité l'est par choix. Même si on a de bonnes raisons de penser que ce taux va continuer à augmenter, on est reste sur des proportions assez faibles si on le compare à d'autres pays comme la Belgique ou la France."
Opportunisme politique
La sociologue perçoit un éventuel opportunisme politique de la part de Vladimir Poutine. "Parfois, un régime attire l'attention de sa population sur les questions de mœurs, famille et sexualité pour la détourner d'autres problèmes." La sociologue rappelle par exemple que lorsque la Russie a connu en 2011, et pendant un an et demi, des protestations contre la réélection de Vladimir Poutine après l'unique mandat de Dmitri Medvedev, la loi sur "l'interdiction de la propagande homosexuelle" a été promulguée peu après (en juin 2013). C'est d'ailleurs à ce moment-là qu'a eu lieu un tournant conservateur dans l'idéologie du régime.
Désormais, la "tradition" est un chantier politique silencieux mais permanent pour Vladimir Poutine. Le dirigeant insiste toujours sur l'importance de ce qu'il appelle "les valeurs traditionnelles", qui seraient mises en danger par l'influence perverse de l'Occident qui essaierait d'affaiblir la Russie. "On peut [également] voir dans l'imagerie de ce régime une glorification d'une certaine masculinité, surtout sur fond d'une idéologie militariste croissante depuis 2014, année de l'annexion de la Crimée et début officieux de la guerre en Ukraine. En Russie, le service militaire et la mobilisation ne concernent que les hommes. On est donc face à une double injonction patriotique très genrée : les hommes doivent combattre et les femmes doivent enfanter de la chair à canon."
Russification
"Si on a cette insistance sur la natalité, ce n'est pas simplement une constatation d'un problème démographique, poursuit Mona Claro. C'est une interprétation idéologique d'un phénomène démographique. Le régime insiste sur la production d'enfants plutôt que sur l'immigration, qui est pourtant un autre moyen d'augmenter la population du pays. Moscou mène une politique militaire nationaliste et cherche à annexer non seulement les territoires, mais aussi les populations qui y vivent. On sait qu'il y a une politique très active de russification des Ukrainiens dans les territoires occupés, sans parler des kidnappings d'enfants envoyés pour être adoptés et russifiés dans des familles russes."
En effet, en décembre dernier, l'Institute for the Study of War (ISW) alertait sur la volonté de Vladimir Poutine d'étendre les programmes d'éducation militaro-patriotique, initialement destinés aux territoires ukrainiens occupés, à toute la Russie. L'objectif est de "rehausser le prestige du service militaire auprès de la jeunesse russe […], alors que le Kremlin continue de planifier son effort de guerre à long terme en Ukraine et d'éventuels futurs conflits armés avec les pays occidentaux", décrypte l'ISW.
Dans ce contexte, les discours féministes, y compris ceux qui revendiquent le droit de choisir une vie sans enfants, apparaissent donc comme dangereux pour le pouvoir. "Une partie de ce mouvement féministe est active dans l'opposition à la guerre [comme le collectif Feministskoye antivoyennoye soprotivleniye, soit la résistance féministe anti-guerre, NdlR]. La loi contre la propagande 'child-free' est donc aussi une façon de s'attaquer à ce mouvement pour ces raisons-là."