"En un jour à Kherson en Ukraine, j'ai vu plus d'horreurs qu'en plusieurs mois en Irak"
Skif, Fixik et Nemets tentent de libérer les zones occupées de la région de Kherson, dans le sud de l'Ukraine. Récit de trois années à leurs côtés
- Publié le 24-02-2025 à 12h03

Skif, Fixik et Nemets ont pris place autour d'une table dans leur base arrière de Kherson. Les trois soldats ukrainiens mangent en attendant des nouvelles d'une voiture qui leur a été donnée par un ami slovaque, mais qui est restée bloquée à la frontière. Ils discutent des prochaines missions, et de l'actualité. Très vite, le sujet "Donald Trump" s'immisce dans leur conversation. "C'est un gros con !", lance Fixik, sous le regard approbateur de Nemets. Skif est exaspéré : "Peu importe, aucune décision politique ne changera rien. Tant que certains resteront passifs, d'autres exécuteront leurs sombres desseins. Nous ne resterons pas inactifs. Quoi qu'il arrive, nous continuerons à nous battre pour que nos enfants puissent vivre librement, sans craindre les missiles russes, les drones iraniens ou les obus nord-coréens." Soudain, Fixik reçoit un coup de téléphone : la voiture est passée ! Nemets et Skif sautent de joie.
La guerre a éclaté il y a trois ans déjà. Trois ans que "The Predators", le nom de leur groupe, tente de libérer les zones occupées de la région de Kherson.
Libération et repos
Novembre 2022. Skif et une dizaine de soldats se reposent dans un restaurant karaoké de Mykolaïv transformé en dortoir. Soldats volontaires, ils viennent de participer à la libération de la ville de Kherson et des villages alentour de l'occupant russe. Le nom de leur groupe ? "The Predators."
Skif, ancien soldat éclaireur de la guerre du Donbass, psychologue de formation et originaire de Mykolaïv, a réuni dès le mois de février 2022 une vingtaine de soldats vétérans de la Zone d'opération antiterroriste (ATO) pour défendre sa ville contre les troupes russes. Parmi eux, il y a Nemets, 37 ans, juriste dans la vie civile et expert en mortier ; Riko, 30 ans, soudeur, étudiant en droit et droniste ; Fixik, 28 ans, fermier, mécanicien, mitrailleur et ancien membre de la garde nationale ukrainienne ; et Griff, 37 ans, un volontaire américain, vétéran de la guerre en Irak, désormais sniper et médecin sur le front ukrainien.
Ce dernier, accoudé au bar du restaurant, confie : "En un jour ici, j'ai vu plus d'horreurs qu'en plusieurs mois en Irak."
En un jour ici, j'ai vu plus d'horreurs qu'en plusieurs mois en Irak.
Velyki Potemkin, la zone grise
De l'hiver 2022 au printemps 2023. La petite bande s'est installée dans une maison à l'entrée de Kherson. Les troupes russes sont à cinq kilomètres de la ville, sur la rive gauche du Dniepr, devenue ligne de front. Au loin, sur l'île de Velyky Potemkin, en plein milieu du fleuve, l'équipe de Skif a pour mission de la "nettoyer" des Russes. Pendant plusieurs semaines, Riko et Skif multiplient les missions d'observation à l'aide de leurs drones Mavic, tandis que Nemets et Fixik tirent au mortier sur les positions russes repérées. Griff, lui, accomplit des missions de repérages et de sniper.

En mars 2023, l'offensive terrestre est lancée. Les Predators aident les forces spéciales à acheminer soldats d'infanterie et munitions par bateau sous les tirs ennemis. Leur navigateur, Roman, un civil de Kherson, connaît le fleuve par cœur. "Avant, je transportais les gens à leur datcha. Aujourd'hui, j'aide à libérer nos terres, même si c'est parfois très effrayant", raconte ce père de famille. Sous le soleil printanier, l'équipe renforce ses embarcations d'armes automatiques. La nuit, Roman, gilet pare-balles et casque un peu trop grand, guide Skif et ses hommes sur le Dniepr, alors que résonnent les bombardements de l'artillerie russe sur Kherson. Arrivés sur l'île, les soldats débarquent en vitesse, tandis que Skif et son équipe en ramènent d'autres, parfois blessés, parfois morts.

Nous sommes devenus une vraie famille à force de vivre ensemble.
Quand ils ne sont pas en mission, les Predators réparent véhicules et bateaux, contactent les autres brigades dans la région pour obtenir des informations et gèrent l'intendance à leur base. Skif et Nemets nettoient, Riko et Fixik cuisinent, Griff a le statut d'invité. Quand il en a l'opportunité, Nemets appelle sa femme et ses quatre enfants avant le repas, pendant lesquels on plaisante, se souvient des disparus, parle de tout et de rien. "Nous sommes devenus une vraie famille à force de vivre ensemble. On s'inquiète les uns pour les autres, pour nos familles respectives", affirme Skif.
Une guerre technologique
Été 2023. Les Predators multiplient les missions de traversée du fleuve Dniepr pour amener les soldats de l'infanterie sur la rive gauche, afin d'établir une tête de pont stable. Mais les obstacles s'accumulent. La destruction du barrage de Kakhovka, le 6 juin 2023, bouleverse profondément leur stratégie, en rendant la navigation plus complexe et augmentant le danger des mines flottantes. De surcroît, l'artillerie russe redouble d'intensité et la supériorité aérienne ennemie rend chaque traversée plus risquée. Skif observe également avec inquiétude le nombre de tués sur le front. "C'est très dur quand un soldat, lors du trajet en bateau, te parle de ses enfants et puis que, le lendemain, tu apprends sa mort…", murmure-t-il.
Après plus d'un an de cette guerre d'invasion à grande échelle, le groupe continue à évoluer. Griff est rentré chez lui après un an de combats ; de nouvelles recrues rejoignent la base de Kherson. Riko, devenu papa, est contraint de quitter temporairement le front : son fils souffre d'une malformation cardiaque, probablement liée au stress de la guerre subi par sa mère pendant la grossesse.

Dans une volonté d'obtenir plus de structure et de coordination avec les autres brigades, les Predators intègrent officiellement les Forces d'opérations spéciales (SOF). Skif continue à innover pour contrer la puissance de feu russe et met au point de nouvelles stratégies basées sur l'usage de drones et de robots. "Les Russes ont tout en plus grande quantité, surtout grâce au soutien technologique de l'Iran et de la Chine", constate-t-il.
Lors d'une mission de transfert vers le village de Kosachi Lagery, sur la rive gauche, le bateau de Skif est revenu avec tous les soldats d'infanterie qui avaient embarqué à son bord. "Nous coulons, un éclat d'obus a percé la coque", indique Fixik, qui a succédé à Roman comme pilote. Le bateau d'une autre brigade des SOF, sous le commandement de Vidma, a alors pris l'opération en charge mais, quelques minutes plus tard à peine, il a explosé sur une mine… Un mort et sept blessés que Skif doit évacuer. Ce soir-là, le moral à la base est au plus bas "mais c'est la guerre, un mauvais jour..."
Le commandant met alors en place l'opération "Frankenstein". Le projet repose sur un subterfuge audacieux : envoyer un bateau-drone transportant deux mannequins déguisés en soldats ukrainiens près du village de Kosachi Lageri, où Kiev tente d'établir une tête de pont. L'objectif est double : attirer le feu ennemi pour identifier les positions d'artillerie russes et tester un itinéraire afin de vérifier la présence de mines. Yevgeniy, un ingénieur spécialisé en transmissions radio, a conçu ce bateau télécommandé. Lorsque l'embarcation est lancée dans la rivière Inhulets, qui rejoint le Dniepr, une véritable course-poursuite s'engage : Skif pilote Frankenstein à distance, tandis que Fixik conduit un pick-up le long du fleuve pour éviter toute coupure du signal avec le bateau. Riko, lui, guide Skif grâce aux images transmises par son drone d'observation Mavic. "Un peu à droite, un peu à gauche, maintenant, mets les gaz tout droit !", crie-t-il.

Sur les rives du Dniepr, les drones kamikazes FPV (First Person View) russes rôdent. Le ciel bourdonne sans cesse. Fixik cache le véhicule, tandis que Skif et Riko poursuivent la mission à pied pour se rapprocher de l'eau et de "Frankenstein". Après deux heures d'efforts sous une chaleur accablante, le bateau-drone atteint sa destination sans déclencher de mines et Riko repère une position d'artillerie ennemie. De retour à la base, Skif savoure ce succès. Malgré les difficultés rencontrées, il reste résolument optimiste : "Nous essayons de gagner cette guerre en minimisant les pertes humaines. Mais quoi qu'il arrive, nous verrons le drapeau ukrainien flotter sur les frontières de 1991."
Krynky, la mission suicide ?
Hiver 2023. En octobre 2023, la 36ᵉ Brigade de Marines ukrainiens est déployée dans la région pour établir une tête de pont à Krynky, un village clé permettant de progresser vers la ville occupée d'Oleshky et, à terme, la Crimée. Les Predators appuient les Marines en assurant les transferts d'infanterie. Mais la tâche est devenue plus ardue : le fleuve est davantage miné, les passages sont restreints et les drones kamikazes FPV ennemis rôdent en permanence. Une nuit de novembre, alors qu'ils effectuent une mission de transfert et d'évacuation, des tirs de mortiers et de mitrailleuses kalachnikov visent leur embarcation, heureusement sans les toucher. À leur retour, Fixik, encore sous le choc, s'effondre sur un canapé en soufflant : "Vraiment beaucoup de 'boum boum' ce soir…"

Face à la menace croissante des drones FPV et des bombardements aériens, l'équipe s'élargit avec l'arrivée de nouveaux spécialistes en manipulation de drones FPV : Bon, Barada et Fritz, un Russo-Allemand combattant aux côtés de l'Ukraine avec son unité de Russes sous le commandement de Skif. Les missions s'enchaînent à un rythme effréné : attaques aux drones, évacuations sous le feu, reconnaissances stratégiques et soutien aux Marines.
En décembre, alors que le monde s'apprête à célébrer les fêtes, les pertes ukrainiennes à Krynky et sur le fleuve s'alourdissent dramatiquement. Skif, conscient de l'impact psychologique sur ses hommes, autorise Nemets, Fixik et Riko à prendre quelques jours de congé pour retrouver leur famille. Lui, en revanche, reste à la base, seul. Un an s'est écoulé sans qu'il n'ait pu revoir sa mère et son frère.

Un front figé
Année 2024. En avril, Skif fête ses 30 ans dans sa base de Kherson avec Fixik, Nemets et deux amis de Mykolaïv. Fixik prépare les brochettes, Nemets met la table, et la soirée est un moment de répit avant le retour au combat. Au printemps 2024, les troupes ukrainiennes se retirent de Krynky après six mois de résistance, laissant le village en état de ruines. "Le manque de munitions et de matériel a aggravé la situation. Les Russes ont accru leurs ressources, notamment grâce à la Chine et la Corée du Nord", explique Skif.
Le manque de munitions et de matériel a aggravé la situation. Les Russes ont accru leurs ressources, notamment grâce à la Chine et la Corée du Nord.
Le front de Kherson étant figé, les Predators mènent des opérations ciblées avec l'aide de partisans dans les zones occupées de la région de Kherson et en Crimée : "Nous visons les commandants de bataillons et brigades, ainsi que les unités spéciales qui persécutent les civils", explique Skif. Ces missions nécessitent des semaines de préparation : acheminement d'explosifs aux partisans par des largages en drones, sécurisation des contacts locaux et collecte d'informations.
En août 2024, l'Ukraine subit une canicule accablante. Le moral des Predators est bas après la perte de Krynky et les nouvelles inquiétantes du Donbass, où les Russes avancent depuis la chute d'Avdiivka. Nemets doit s'absenter pour évacuer des proches désormais trop près du front dans la région de Donetsk, alors que Kiev lance une offensive surprise à Koursk, en Russie. "J'aimerais aller à Koursk !", s'exclame Skif en rigolant. Son moral reboosté, il y voit une opportunité : "La 810e brigade de Marines russes a été redéployée à Koursk, affaiblissant le front de Kherson. Nous pouvons intensifier nos opérations. Les Russes commencent à comprendre à quoi ressemble réellement la guerre et leur faiblesse devient évidente."

Mais quelques mois plus tard, l'enthousiasme retombe vite avec l'élection de Donald Trump. "C'est fini, la Pologne peut se préparer…", ironise Skif. Le 4 décembre 2024, l'armée ukrainienne annonce une attaque russe sur Kherson, visant les îles du Dniepr. Les Predators et d'autres brigades doivent défendre la région et empêcher tout débarquement ennemi. "Jusqu'à présent ils n'ont pas réussi, la plupart des groupes de débarquement sont détruits à l'approche du rivage. Il semble plutôt qu'ils sondent la situation et identifient nos faiblesses", explique Skif.
Février 2025. Au troisième anniversaire de l'invasion russe, le dialogue entre Washington et Moscou s'accélère sur le sort de l'Ukraine, laissant Volodymyr Zelensky et ses alliés européens sur la touche. Pendant ce temps, sur le front de Kherson, Moscou mène activement des opérations en envoyant un petit nombre de bateaux transportant leur infanterie, soutenue par leur artillerie et des drones afin d'occuper des positions stratégiques sur la rive droite du Dniepr, mais sans succès.
Les forces de défense ukrainiennes, dont les Predators, défendent la côte : "Nous coupons la logistique russe à l'aide de drones et détruisons leurs véhicules blindés. De plus, notre artillerie les empêche de se déployer sur le rivage pour traverser le fleuve. Tous les jours, nous recherchons et détectons des groupes de sabotage et de reconnaissance ennemis qui tentent de prendre pied sur la rive droite. On ne les laisse pas faire !" dit Skif avec assurance.