Zelensky est-il en train de perdre un précieux atout avant les négociations ? "Les choses ne se passent pas bien du tout"
Les hommes de Vladimir Poutine sont en train de repousser les Ukrainiens, présents sur leur territoire depuis août 2024. Selon Alain De Neve, "les choses apparaissent préoccupantes pour Kiev, mais, dans l'ensemble, il faut relativiser".

- Publié le 11-03-2025 à 15h20

L'Ukraine est-elle sur le point de subir un lourd revers ? La région de Koursk, que les hommes de Volodymyr Zelensky occupent depuis août 2024, fait l'objet d'une importante contre-offensive russe. Vladimir Poutine a déjà réussi à récupérer une grande partie des terres conquises par l'Ukraine, ces derniers jours. Et ses soldats poursuivent leur avancée. Ce mardi, le Kremlin a affirmé avoir repris 12 localités et plus de 100 km2. Mais qu'est-ce que cela signifie concrètement pour les deux pays ? Quel pourrait être l'impact du recul ukrainien à Koursk sur les futures négociations de paix ? Pour répondre à ces questions, La Libre a fait le point avec Alain De Neve, chercheur à l'Ecole royale militaire.
Faut-il craindre de voir l'Ukraine perdre Koursk très prochainement ?
Oui. Et ce, pour deux raisons. Premièrement, la Russie a de toute évidence décidé de mettre la pression pour récupérer ce territoire. Cette situation anormale pour Poutine avait déjà assez duré et ne pouvait pas s'éterniser. Il a mobilisé toutes les forces possibles, au sein de l'armée russe mais aussi des combattants tchétchènes et des troupes nord-coréennes, pour régler le problème. Les lignes de défense qui ont été mises en place par l'Ukraine sont donc en train de s'effondrer. Ce recul se fait sous le feu, avec énormément de pertes. Les choses ne se passent pas bien du tout pour Kiev.
Deuxièmement, le risque est d'autant plus grand que cette incursion a soulevé une vague de scepticisme dès le départ. Beaucoup de gens ne comprenaient pas le but des Ukrainiens. On a un temps dit que cela pourrait être un atout pour Zelensky dans le cadre des pourparlers avec la Russie. Mais cela restait très hypothétique. On ne voyait pas très bien comment il aurait pu faire peser Koursk dans la balance.
Cette possible perte de Koursk peut-elle tout de même affaiblir Zelensky à la table des négociations ? On parlait de cette incursion ukrainienne en territoire russe comme d'un atout pour le président ukrainien...
En tous les cas, la valeur politique qu'aurait pu éventuellement avoir ce contrôle d'une partie infime du territoire russe n'existe plus, vu le contexte dans lequel on a aujourd'hui basculé. Mais je ne dirais pas qu'il s'en trouve affaibli. L'occupation ukrainienne à Koursk est une question qui aurait dû être préalablement réglée avant même d'envisager des négociations. On n'aurait jamais imaginé que la Russie puisse s'asseoir à la table des Ukrainiens tant qu'ils occupaient son territoire. La valeur de cette opération, dans son ensemble, était très limitée. Elle n'aurait en tous les cas pas permis d'aboutir à un changement de paradigme au niveau des prédispositions russes.
Mais les gains territoriaux à Koursk étaient les seuls dont l'Ukraine pouvait se targuer ces derniers mois. En termes de symbolique, ne s'agit-il tout de même pas d'un sérieux revers ?
La situation russe n'est pas plus exemplaire. Depuis plusieurs mois de contre-offensive russe en Ukraine, les soldats de Poutine ont réussi à grapiller seulement 1% du territoire. Ca reste un échec par rapport à la puissance militaire que la Russie est censée être. Les objectifs premiers de "l'opération militaire spéciale" n'ont jamais été atteints, à savoir renverser Zelensky, prendre le contrôle politique du pays... Les Russes ont également échoué à prendre le contrôle de la mer Noire. Il est vrai qu'à l'heure actuelle les choses apparaissent préoccupantes pour l'Ukraine notamment au regard du changement de braquet des États-Unis, mais, dans l'ensemble, il faut relativiser.
Comment expliquer cette accélération soudaine des avancées russes à Koursk ? L'arrêt de l'échange de renseignements américains est-il en partie responsable de la défaite ukrainienne ?
Je ne pense pas. On se rend compte que ce n'est pas un arrêt pur et simple, mais plutôt un appauvrissement de la qualité du renseignement en faveur des forces ukrainiennes. D'autant qu'Elon Musk a affirmé que les satellites Starlink étaient toujours à la disposition de Kiev. Poutine a surtout vu une opportunité dans le contexte actuel et a mis le paquet pour reconquérir Koursk. Et puis, il y a les problèmes de munitions rencontrés par l'Ukraine, les problèmes au niveau de certains systèmes d'armement, la concrétisation tardive des promesses d'aides des pays alliés, les objectifs de la mission à Koursk qui n'étaient pas clairement définis...
Vladimir Poutine sort-il encore plus renforcé de cette séquence ? D'autant qu'il peut compter à présent sur un changement de position des Etats-Unis à l'égard de son pays...
Oui. Pour l'instant, Vladimir Poutine est dans une situation particulièrement enviable pour un chef d'Etat qui a décidé d'agresser son voisin. Cette normalisation des rapports vers laquelle tendent les Etats-Unis est particulièrement problématique. Elle n'est pas simplement avantageuse pour Vladimir Poutine, qui va certainement en tirer profit. Mais également, à un niveau plus global, en termes de relations internationales, Trump envoie un mauvais signal. Tout Etat qui pourrait avoir des visées révisionnistes, même marginales, pour récupérer tel ou tel territoire chez son voisin va se sentir libre de le faire sans craindre un retour de bâton.