Notre reportage à Koursk, où les soldats ukrainiens étaient "à bout" : "Nous avons dû traîner nos blessés sur plusieurs kilomètres à travers champs"
Les combattants dressent un constat mitigé, voire amer de l'opération.
- Publié le 19-03-2025 à 06h57
- Mis à jour le 19-03-2025 à 08h02

Alors que les négociations pour un cessez-le-feu de 30 jours en Ukraine occupent l'actualité, la région de Koursk est progressivement désertée par l'armée ukrainienne. Pendant sept mois, cette région du sud-ouest de la Russie, frontalière de l'Ukraine, est restée sous le contrôle de Kiev après une offensive surprise lancée début août 2024.
L'un des objectifs était de contraindre les troupes russes à se détourner des fronts du Donbass, de Kharkiv et Soumy pour les redéployer vers Koursk tandis que le contrôle de cette région représentait un atout dans d'éventuelles négociations de paix, permettant de "troquer" un territoire contre un autre. Cependant, début mars, cette perspective est rapidement devenue obsolète : les forces de Kiev n'ont cessé de reculer dans la région de Koursk. "Nous avons été submergés en nombre, que ce soit par les effectifs russes, une artillerie précise, des drones FPV (First Person View) à fibres optiques et un afflux de combattants nord-coréens", explique "Malish", un combattant des Marines toujours positionné à la frontière russe. Lorsque celui-ci s'exprime par téléphone, la zone étant inaccessible aux journalistes, le vrombissement d'un avion de combat interrompt brièvement la conversation. "Ça va, on peut continuer, ce n'est pas pour nous", plaisante-t-il, refusant de révéler le nom de sa brigade ou d'autres détails sur son identité.
Épuisement
Le 13 mars, Kiev perd le contrôle de la ville russe de Soudja, et se replie vers la frontière. "Nos soldats étaient épuisés. Tous ont fait preuve d'un courage exemplaire mais quand une position défensive occupée par seulement six hommes est attaquée par trente assaillants issus d'unités d'élite russes, il devient physiquement impossible de résister. De plus, moralement, nous étions à bout. Il n'y avait pas de voies logistiques sécurisées, nous ne pouvions pas évacuer nos blessés ni rapatrier les corps de nos camarades tombés au combat. Nos véhicules blindés ne pouvaient nous atteindre en raison des tirs d'artillerie russes et de leurs drones FPV toujours en embuscade. Nous avons dû traîner nos blessés sur plusieurs kilomètres à travers champs. Nous avons perdu beaucoup de matériel et d'excellents combattants", déplore Malish.
Un retrait qui n'est pas catastrophique
Contrairement aux Marines, "Kostya", pseudonyme pour préserver son anonymat, s'est entièrement retiré de la région de Koursk avec son unité d'artillerie, présente dès le début de l'offensive. "Lorsque l'avancée russe s'est accélérée, nous avons dû nous replier. La principale difficulté sur place était la communication via le système Starlink qui était impossible. Nous avons trouvé des alternatives, mais elles compliquaient le partage d'informations avec les autres unités. Ensuite, les Russes ont commencé à couper nos lignes logistiques, à frapper nos convois de munitions et à cibler nos ressources. Nous avons souffert de pénuries tandis que des vagues de 50 à 100 soldats nord-coréens progressaient sur nos positions. Même si nous les frappions à l'artillerie, certains atteignaient toujours leurs objectifs. Psychologiquement, c'était très dur", confie Kostya. Malgré les combats qui se poursuivent près de la frontière ukrainienne, il estime que le retrait de Koursk n'est pas catastrophique : "Tant qu'ils reprennent leurs propres terres, cela nous inquiète moins. Le véritable danger, c'est s'ils avancent sur notre territoire", explique-t-il.
Près du front, "Ranger", commandant adjoint de la Légion géorgienne et membre des Forces d'Opérations Spéciales, mène des missions dans la région depuis octobre 2024. Selon lui, cette offensive a allégé la pression sur d'autres fronts, notamment à Donetsk, Zaporijjia et Kharkiv. "Un nombre significatif de soldats et d'équipements ennemis ont été détruits. Cette opération prouve que le mythe d'une armée russe invincible relève de la propagande soviétique. Psychologiquement, elle a boosté le moral des combattants ukrainiens au début de l'offensive. Cependant, même si notre unité a subi peu de pertes, ce n'est malheureusement pas le cas de l'infanterie qui combat dans les tranchées", regrette-t-il.
Un échec cuisant
Suite au retrait de la ville de Soudja, le ministre ukrainien de la Défense, Rustem Umerov, déclarait le 17 mars dernier sur la chaîne américaine Fox News que les forces ukrainiennes dans la région avaient été redéployées vers des lignes de défense plus avantageuses, réfutant ainsi tout encerclement de ses troupes, qu'il qualifiait de "fake news" propagée par la Russie. Mais pour Malish, l'opération à Koursk est un échec cuisant : "Nous perdons nos terres dans le Donbass et pourtant nous continuons à nous battre sur ce front. De plus, avant toute opération, la logistique doit être méticuleusement planifiée, et celle-ci a été désastreuse. La gestion des batailles au niveau du commandement laisse à désirer. Désormais, la plus grande menace serait l'entrée des Russes dans la ville de Soumy", conclut-il.