Des raffineries aux rails, Kiev intensifie sa guerre en profondeur sur le sol russe
En frappant raffineries, rails et dépôts de munitions à plusieurs centaines de kilomètres de la ligne de front, l'Ukraine cherche à déplacer la guerre sur le territoire de la Russie et à mettre l'économie russe sous pression.
- Publié le 29-08-2025 à 06h34

Raffineries en feu, trains immobilisés, bombardiers endommagés… Depuis plusieurs semaines, l'Ukraine s'efforce de déplacer le champ de bataille loin de ses frontières. Ses drones de longue portée, désormais produits en série par une industrie de défense en pleine accélération, visent directement les infrastructures vitales de la Russie, des terminaux pétroliers aux nœuds ferroviaires.
Dix raffineries en un mois
Cette guerre en profondeur ne brise certes pas l'effort de guerre du Kremlin, mais en grignote peu à peu ses marges de manœuvre. En août, la campagne ukrainienne s'est intensifiée. Selon Reuters, au moins dix raffineries ont été touchées en un mois, impactant près de 17 % des capacités de raffinage du pays, soit l'équivalent d'environ 1,1 million de barils par jour.
Incapable d'absorber ce brut, Moscou a relevé ses exportations de pétrole d'environ 200 000 barils quotidiens depuis ses ports occidentaux. Mais cet ajustement ne suffit pas à masquer la crise intérieure. De la Crimée occupée à l'Extrême-Orient, les stations-service rationnent, certaines ferment, et les prix de gros de l'essence atteignent des sommets. Selon l'Associated Press, la production d'essence a chuté de 8,6 % et celle de diesel de 10,3 % au cours des dix-neuf premiers jours d'août, par rapport à l'année précédente.
Les frappes ukrainiennes ont touché des cibles stratégiques : le poste de pompage d'Ounetcha, l'oléoduc Droujba, ou encore le terminal pétrolier d'Oust-Louga, près de Saint-Pétersbourg, en partie paralysés par un incendie. Face aux perturbations, le gouvernement russe a suspendu les exportations d'essence le 28 juillet dernier, et convoqué à plusieurs reprises les dirigeants des principales compagnies pétrolières du pays.
Stabilité macroéconomique russe
"Les Ukrainiens attaquent un arc de raffineries depuis Riazan, au sud de Moscou, jusqu'à Volgograd", explique à l'Associated Press Sergey Vakulenko, chercheur au Carnegie Endowment. Selon lui, cette zone concentre à la fois les grands axes routiers vers la mer Noire, les principaux lieux de récolte estivale et une population nombreuse, ce qui contribue à renforcer l'impact économique, social et psychologique des frappes.
Ces frappes, justement, représenteraient également une perte de 200 000 à 250 000 barils par jour. À Washington, l'Institut pour l'étude de la guerre (ISW), un think tank américain, estime dans un récent rapport que la stratégie ukrainienne pourrait accentuer l'inflation et fragiliser la stabilité macroéconomique russe.
Si l'augmentation des exportations de brut gonfle momentanément les revenus de l'État, la flambée des prix à la pompe érode le pouvoir d'achat et pourrait à terme nourrir le mécontentement de la population. Iouri Boyetchko, fondateur de l'ONG Hope for Ukraine, va même plus loin. Selon lui, "quelques mois supplémentaires de frappes ciblées sur les infrastructures pétrolières russes pourraient mettre l'industrie à genoux. La plupart des équipements utilisés dans ces raffineries sont importés d'Europe ou des États-Unis, et les sanctions empêchent la Russie d'acquérir les pièces de rechange nécessaires."
Effet militaire mesuré
La campagne ukrainienne ne se limite pas au secteur énergétique : des drones ont frappé le réseau ferroviaire dans les régions de Briansk et de Koursk, provoquant d'importants retards. Début juin, l'effondrement d'un pont avait fait dérailler un train de passagers.
L'été a aussi été marqué par la spectaculaire opération "Pavutyna" ("toile d'araignée") contre des bases abritant des bombardiers stratégiques Tu-95 et Tu-22. Le SBU, le service de sécurité ukrainien, affirme avoir utilisé des drones dissimulés à proximité des pistes avant de les déclencher, et les images satellites publiées par Reuters ont confirmé des dégâts sur plusieurs appareils.
Sur le plan militaire, l'effet reste cependant mesuré : la perte de quelques bombardiers complique la maintenance et les rotations mais n'a pas neutralisé la capacité de frappe russe, loin s'en faut. Et si les frappes sur le rail ralentissent les transferts de troupes et de matériel, elles ne sont pas encore parvenues à bloquer l'approvisionnement.
Privée d'autorisation américaine d'utiliser les missiles ATACMS contre la Russie, l'armée ukrainienne mise sur ses propres drones longue portée, lancés à cadence soutenue, tout en continuant d'employer des missiles de croisière franco-britanniques SCALP/Storm Shadow et en développant de nouveaux modèles, tels que le FP-5 Flamingo, un missile de croisière ukrainien récemment dévoilé par l'entreprise Fire Point.
"Il y a encore un long chemin à parcourir avant que les secteurs des transports, de l'agriculture et de l'industrie — ou, plus important encore, l'armée — ne connaissent une pénurie importante de carburant", estime cependant Sergey Vakulenko dans un article pour Carnegie Politika publié ce mardi 26 août.