Le sud de la Syrie "possède avant tout un intérêt tactique pour Israël"
L'armée israélienne a reçu dimanche l'ordre de prendre le contrôle d'une zone tampon sur le plateau Golan annexé par l'État hébreu, jouxtant le sud du territoire syrien.
- Publié le 11-12-2024 à 13h47

Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré mardi avoir demandé avec le Premier ministre Benjamin Netanyahou à l'armée de créer une zone "exempte d'armes" et "sans présence israélienne permanente" dans le sud du territoire syrien. Affirmant vouloir garantir sa sécurité après la prise de Damas par les forces insurgées islamistes, l'État hébreu a investi depuis dimanche une partie de la "zone de séparation" démilitarisée entre la Syrie et son propre territoire.

Mise en place par l'accord de désengagement de 1974 entre les deux puissances, cette parcelle est sous le contrôle des Nations unies. Elle limitrophe au plateau du Golan syrien, annexé par Israël depuis 1967. Cette mesure "temporaire", selon les termes de la diplomatie israélienne, soulève de nombreuses questions. Décryptage avec Frédéric Encel, professeur de relations internationales à Science-Po Paris, et auteur de l'ouvrage Les voix de la puissance : penser la géopolitique au XXIe siècle" (Odile Jacob).
Quel est l'intérêt de cette zone tampon pour Israël ?
Il s'agit d'un territoire minuscule ne comprenant quelques centaines d'hectares, d'une longueur de 2,5 km maximum. Donc son contrôle ne change pas fondamentalement les rapports de force entre l'armée israélienne et la nouvelle coalition au pouvoir en Syrie. Cette zone tampon possède avant tout un intérêt tactique pour Israël. Pour l'instant, l'État hébreu ne fait pas face à un véritable pouvoir militaire à Damas. Mais c'est en prévision d'une possible montée en puissance de ce régime – qui semble, a priori, peu favorable au sionisme – que Tsahal a investi la zone. Dans le même temps, les Israéliens ont également pris le contrôle du Mont Hermon, d'une hauteur de 2 814 mètres, et qui leur permet de surveiller la plaine de la Bekaa libanaise (à l'ouest) et celle menant à Damas (à l'est).
Une occupation israélienne à long terme est-elle envisageable ?
Tout dépendra de la nature des relations entre Tel-Aviv et le nouveau régime syrien, une fois ce dernier officiellement instauré. Si Damas refuse de reconnaître l'État d'Israël et poursuit l'état de guerre officiellement en place depuis le régime al Assad, les Israéliens resteront dans cette zone tactique. A contrario, la légitimation d'Israël par la Syrie poussera certainement les Israéliens à se retirer derrière les lignes alors en vigueur en novembre 2024.
Malgré tout, je reste convaincu qu'Israël n'annexera pas la zone, car cela n'aurait aucun intérêt pour eux. Au contraire, cela ajouterait potentiellement un contentieux avec les pays Occidentaux, dont Tel-Aviv n'a pas besoin de ça en ce moment. De plus, l'est du Golan n'est pas considéré comme une partie du "Grand Israël" – qui appartiendrait au royaume antique des Israéliens selon les termes bibliques.
Le prochain gouvernement syrien est-il susceptible d'en revendiquer la souveraineté ?
Oui, il aura des visées officielles sur la zone, tout comme l'ancien régime de Damas avait des visées de réappropriation de sa souveraineté sur le Golan syrien. Pourtant, il a toujours été clair pour les Assad qu'ils ne pourraient jamais récupérer ces terres par la force. Ils ont donc maintenu un mythe, une fiction, autour du sujet afin de renforcer le sentiment de cohésion nationale. Et je pense qu'il n'y aura pas nécessairement de changement à ce sujet. Selon moi, le chef des insurgés al Joulani revendiquera, dans un premier temps, uniquement l'intégralité du territoire syrien indépendant, dont le Golan, tel qu'il est cartographié par le droit international. Il n'exclura pas de son régime les minorités de la population syrienne. Une fois la conscience nationale renforcée, il revendiquera le plateau du Golan, mais sans nécessairement tenter de faire la guerre avec Israël car il s'y casserait les dents selon moi.
