Un changement de régime ne signifie pas un retour au pays pour les réfugiés syriens
En attendant que la situation se décante à Damas, plusieurs pays européens ont suspendu le traitement des demandes d'asile déposées par des réfugiés syriens.

- Publié le 11-12-2024 à 06h43

La Syrie est dorénavant dirigée par Abou Mohammed al Joulani, le chef du groupe islamiste radical Hayat Tahrir al-Sham. Le dictateur Bachar al-Assad a finalement été contraint de quitter son pays, comme 13 millions de Syriens ont dû fuir la guerre civile des treize dernières années, soit plus de la moitié du peuple. Selon l'agence de l'Onu, ce sont environ 6 millions de Syriens ont trouvé refuge en dehors du pays.
Avec plus de 3 millions de réfugiés syriens, la Turquie est de loin leur premier pays d'accueil. Le Liban occupe la seconde position, à la différence que les réfugiés syriens représentent près de 15 % de sa population (contre 3,5 % pour la Turquie). Dans un autre ordre de grandeur, en Union européenne (UE) et selon les dernières données disponibles, c'est l'Allemagne qui reçoit le plus de demandes d'asile déposées par des réfugiés syriens : au nombre de 104 520, les dossiers représentent 56 % de ceux soumis en 2023. Viennent ensuite l'Autriche (11,5 %), la Grèce (7,5 %) et les Pays-Bas (7 %). La Belgique, pour sa part, en a reçu 12 410 (6,6 %).
Avec plus de 3 millions de réfugiés syriens, la Turquie est de loin leur premier pays d'accueil
Mais quel sort réservent désormais tous ces pays d'accueil aux réfugiés ? Certains rêvent de retrouver leur patrie, d'autres ont reconstruit leur vie. Plus fondamentalement, ont-ils réellement le choix ? Dans plusieurs États, l'idée de les renvoyer chez eux a lentement, mais sûrement, fait son chemin ces derniers mois. Certains vont même jusqu'à les expulser de force. L'organisation Human Rights Watch dénonçait par exemple en septembre dernier la collaboration des autorités libanaises et chypriotes pour expulser des Syriens, sans tenir compte de leur statut de réfugiés. En Europe, plusieurs gouvernements ont également commencé à restreindre l'accès des demandeurs d'asile syriens (la Hongrie), ou ont espéré pouvoir les expulser ailleurs (la Grèce).
Procédures d'asile suspendues
Depuis la chute de Bachar al-Assad, ce week-end, plusieurs État membres de l'UE ont en outre décidé de suspendre le traitement des demandes d'asile déposées par les personnes originaires de Syrie. C'est notamment le cas de la Belgique, où résident légalement près de 42 000 personnes nées en Syrie : le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA) a annoncé ce lundi en avoir temporairement gelé le processus. "Cette mesure n'est que temporaire et prévaudra jusqu'à ce que [nous disposons] de suffisamment d'informations objectives pour évaluer précisément les conditions de sécurité en Syrie et le risque de persécution", peut-on lire sur le site.
"C'est une décision qui pourrait être assez normale parce que la situation en Syrie a changé, explique Philippe De Bruycker, professeur de droit européen de l'asile et la migration à l'ULB. Le dictateur qui persécutait les Syriens est tombé. Donc, a priori, on pourrait se dire que les Syriens peuvent dorénavant rentrer chez eux. On appliquerait une clause de cessation aux réfugiés syriens vu qu'ils n'ont plus à craindre de persécution."
Dans l'expectative
"D'un autre côté, la situation actuelle en Syrie est encore trop fluide, poursuit Philippe De Bruycker. On ne sait pas comment les nouvelles autorités vont gérer le pays. Ne vont-elles pas elles-mêmes continuer des persécutions à l'égard de certaines personnes ou certaines minorités ? C'est pour cette raison que les demandes sont gelées, plutôt que rejetées de manière brutale. On préfère attendre que la situation se décante en Syrie." D'autant que des combats se poursuivent dans certaines zones. Israël a par exemple mené plusieurs attaques massives contre des installations militaires dans le sud du pays dimanche.
On ne sait pas comment les nouvelles autorités vont gérer le pays. Ne vont-elles pas elles-mêmes continuer des persécutions à l'égard de certaines personnes ou certaines minorités ?
"Il faut garder à l'esprit que la situation en Syrie évolue rapidement, insiste Stefan de Keersmaecker, porte-parole adjoint de la Commission européenne. Les États membres ont la possibilité de reporter l'examen de la demande d'asile s'il existe des changements dans le pays d'origine. Mais cela n'empêche pas que les demandes d'asile nécessitent une évaluation au cas par cas, sur base individuelle. [Les migrants] qui ne sont pas éligibles à la protection peuvent faire l'objet d'une procédure de retour, si un retour digne au pays est assuré. Il faut donc suivre de près la situation sur le terrain."
Retours volontaires
Le porte-parole ajoute que les retours peuvent aussi se faire sur base volontaire. Encore faut-il que les Syriens soient motivés de revenir dans un pays qui a été dévasté par une guerre de plus de dix ans : d'après l'Onu, 90 % de la population encore présente vivent sous le seuil de pauvreté et 60 % souffrent d'insécurité alimentaire. Écoles, hôpitaux, télécommunications, énergies… Tout doit être reconstruit.
"Le retour forcé ne correspond pas nécessairement et automatiquement à une violation des droits humains, précise Philippe De Bruycker. [Sauf] s'il y a toujours des persécutions ou si on considère qu'il y a des traitements inhumains ou dégradants en Syrie."
D'après l'Onu, 90 % de la population encore présente vivent sous le seuil de pauvreté
Les Syriens vivent-ils désormais dans un pays stable ? Sans persécutions ? Au point de tous les renvoyer au pays et considérer de nouveau Damas comme un partenaire diplomatique de l'Union européenne ? Autant de questions auxquelles les ministres européens des affaires intérieures et des affaires étrangères tenteront de trouver des réponses, lors de leur réunion à Bruxelles, respectivement le 12 et 16 décembre.