Le "périmètre", cette zone tampon transformée en "kill zone" par Israël à Gaza: "Des gens ont été ciblés simplement parce qu'ils portaient un sac"
Israël a transformé en no man's land chaque parcelle du territoire gazaoui située à moins d'un kilomètre de sa frontière.
- Publié le 08-04-2025 à 15h53
- Mis à jour le 08-04-2025 à 16h10

En menant méthodiquement une destruction généralisée et délibérée des infrastructures palestiniennes, l'armée israélienne a remodelé la bande de Gaza afin de faciliter un futur contrôle de ce morceau de territoire palestinien par l'État hébreu. Dès les premiers mois du conflit, les Forces de défense israéliennes (FDI) ont ainsi rasé des terres agricoles et nettoyé des quartiers résidentiels entiers pour établir un couloir tampon, une "kill zone", séparant l'enclave palestinienne d'Israël.
"Cet espace ne devait contenir ni culture, ni structure, ni être humain. Pratiquement chaque objet, infrastructure ou bâtiment situé dans le périmètre a été démoli", détaille un rapport publié lundi par l'organisation israélienne Breaking the Silence. Un no man's land représentant près de 15 % du territoire palestinien – et 35 % de ses terres agricoles -, désormais entièrement interdit aux Gazaouis.
Fondée en 2004 par d'anciens membres de Tsahal, cette ONG s'appuie sur les témoignages anonymisés de militaires ayant participé à l'opération de création du "périmètre" (ainsi que l'appellent les soldats), déployés à Gaza entre la fin de l'année 2023 et le début de 2024. L'enquête ne couvre donc pas les opérations les plus récentes ayant conduit à l'extension du contrôle militaire au sol.
Destruction industrielle
Pendant plusieurs mois, des bulldozers blindés D9, surnommés "dubi" ("ours en peluche" en hébreu), ont rasé les maisons gazaouies les unes après les autres. Munis de milliers de mines et d'explosifs, les militaires du génie israélien ont déclenché des démolitions contrôlées à l'intérieur de sites industriels vitaux pour les besoins des Gazaouis. Les troupes ont également neutralisé des terres agricoles fertiles, alors même que la faim se propage largement au sein de l'enclave.
Le rapport affirme que certains des bâtiments démolis étaient considérés comme utilisés par le Hamas islamiste palestinien – un soldat rapporte avoir trouvé les effets personnels d'otages israéliens dans plusieurs d'entre eux. Mais beaucoup d'autres structures ont été détruites sans lien avéré. "On ne savait pas grand-chose des lieux ni des raisons. Aujourd'hui, avec du recul, je pense que ce n'était pas légitime. Ce que j'ai vu là-bas allait au-delà de ce que je peux justifier", relate un sergent, membre du corps du génie israélien.
Généralisées, ces pratiques ont rapidement atteint un niveau quasi industriel. "L'objectif, c'est le plus possible", explique un autre soldat, estimant qu'une unité de combat pouvait détruire entre 40 et 50 maisons chaque semaine. Un adjudant ayant opéré dans le nord de Gaza compare pour sa part le "périmètre" à "Hiroshima" après le passage des troupes israéliennes.
"Il n'y a pas d'innocents à Gaza"
Alors qu'elle s'étendait sur environ 300 mètres à l'intérieur de Gaza avant la guerre, la nouvelle zone tampon, achevée autour de décembre 2024, varie désormais de 800 à 1 500 mètres de largeur. En comparaison, l'enclave palestinienne a une largeur qui fluctue de 6 et 12 km. Entièrement rasée, cette bande isolée offre désormais une ligne de vue et de tir claire sur tout ce que l'armée considère comme une menace potentielle.
Si on ne les touchait pas, c'était considéré comme un échec.
Si les règles d'engagement ont évolué durant le conflit, l'ordre de base restait que "toute personne franchissant une certaine ligne, définie par nous, [était] considérée comme une menace et condamnée à mort. C'était une définition officielle de Tsahal", déclare dans le rapport un capitaine israélien, qui a été déployé dans le Sud. "À ce moment-là, l'armée israélienne répondait vraiment au souhait de l'opinion publique : à savoir qu'il n'y a pas d'innocents à Gaza. On va leur montrer. Des gens ont été ciblés simplement parce qu'ils portaient un sac. Un homme arrive avec un sac ? Cible, terroriste. […] Si on ne les touchait pas, c'était considéré comme un échec", relate pour sa part un adjudant.
Bien que communiquées aux troupes israéliennes, les frontières du "périmètre" n'arboraient pas de signe visible, selon le rapport, mettant ainsi en danger tout Palestinien les franchissant. "Comment les Palestiniens pouvaient-ils savoir qu'ils franchissaient une ligne invisible ? C'est une bonne question. Il y a eu assez de morts et de blessés pour que plus personne ne s'en approche", commente un capitaine des corps armés, déployé dans le sud de l'enclave.
Selon les dernières données communiquées par le ministère de la Santé de Gaza, dirigé par le Hamas, l'opération israélienne aurait fait plus de 50 000 morts, en majorité des civils. Plus de 1 300 personnes auraient été tuées depuis la rupture de la trêve par Israël, le 18 mars.
