"Cette nouvelle guerre ne doit pas faire oublier Gaza"
Alors que les frappes décidées par Benjamin Netanyahou contre l'Iran et les ripostes de son ennemi chiite se multiplient depuis trois jours, certains refusent de détourner les yeux de la guerre à Gaza.
- Publié le 15-06-2025 à 18h14

Sharon Casper, habitante de Jérusalem, n'a pas pris le risque de parcourir la trentaine de kilomètres qui la sépare de la maison de sa mère située à Modi'in, ville moyenne de l'ouest de la Ville sainte. Elle n'a pourtant pas pris le risque du voyage. "Ma mère a un abri sécurisé, ce qui n'est pas mon cas… Mais elle a préféré que je reste ici parce qu'elle avait peur qu'un missile tombe sur ma moto pendant le trajet", raconte cette trentenaire Israélienne en manque de sommeil.
Pour la troisième nuit consécutive, le pays a dormi sur une seule oreille, tantôt réveillé par les sons stridents des applications RedAlert (qui localise les villes israéliennes potentiellement cibles de frappes) et du Commandement du front intérieur (défense passive) sur leurs téléphones, tantôt par les sirènes, dont le chant intime de se mettre à l'abri au plus vite. Missiles et roquettes venus d'Iran et du Yémen ont volé par centaines vers Israël, en réponse à l'attaque par Benjamin Netanyahou contre son ennemi chiite dans la nuit de jeudi à vendredi. De son côté, Israël continue ses frappes contre l'Iran et ses sites nucléaires. Bilan dimanche soir : 13 morts côté israélien, et 78 en Iran. "Il y a un abri collectif près de l'immeuble mais je n'y suis pas allée, car partagée entre la conviction qu'ils atteignent rarement leurs cibles et la pensée que je peux faire partie d'une mauvaise statistique", explique celle qui comme beaucoup de citoyens, a intégré ce type d'attaque à son quotidien. L'Iran est pourtant considéré ici comme une menace bien plus inquiétante que ses voisins libanais ou yéménite. Y compris par des membres de la gauche pacifiste et anti-occupation, à laquelle appartient Sharon Casper : "C'est déjà inquiétant quand Israël frappe des civils sans défense à Gaza, ça l'est encore plus quand ils attaquent un pays qui a un arsenal massif de missiles à ogives nucléaires".
Manœuvre politique
Il est ainsi rare de croiser sur le sol israélien des citoyens complètement opposé à la destruction de l'ennemi historique de l'État hébreu. "Ma mère est une enfant de juifs sionistes, elle est née à Téhéran, relate-t-elle encore, regard perçant sous ses cheveux courts et teintés d'un bleu vif. L'ensemble de ma famille a obtenu le statut de réfugiés après la mise en place du régime des ayatollahs, donc ils haïssent les révolutionnaires…"
Cette sociologue et activiste, qui effectue des missions de "présence protectrice" auprès des Palestiniens de Cisjordanie et participe à des manifestations contre l'extrême droite israélienne, craint par-dessus tout que cette nouvelle guerre contre l'Iran détourne les yeux du génocide perpétré par son pays sur les civils de l'enclave palestinienne. "Au regard du timing, alors que les gens ici sont épuisés et que la guerre continue à Gaza, je pense que cette attaque d'Israël est une manière pour le gouvernement de garder un contrôle politique, analyse-t-elle. Dans le même temps on ne peut plus se réunir, et je ne peux plus aller protéger des Palestiniens contre l'armée d'occupation en Cisjordanie. C'est le seul endroit où je ne sentais plus cet horrible sentiment de culpabilité sur mes épaules… Ma priorité est de ne pas être membre d'une nation meurtrière."
Militantisme en ligne
Alors que l'État hébreu a décrété un état d'urgence dans la nuit de jeudi à vendredi, lors de laquelle il a lancé ses premières frappes sur l'Iran et ses sites nucléaires, la population israélienne a en effet perdu une partie de sa liberté de mouvement et n'est plus autorisée à manifester. Dana Olmert, chercheuse en littérature à l'université de Tel-Aviv et figure importante du mouvement Drapeau Noir (né il y a un mois en protestation contre la guerre à Gaza), ne compte pas interrompre son militantisme pour autant : "Nous allons tenter d'organiser des activités dans le cadre de Zoom, afin de réfléchir avec les étudiants à la manière d'aller de l'avant. Sous le couvert de l'attaque contre l'Iran, les bombardements sur Gaza se poursuivent également ; au cours des dernières 24 heures, environ 90 personnes y ont été tuées", résume-t-elle, apparemment peu distraite par cette nouvelle guerre. Dans les universités, étudiants et enseignants mènent de front depuis plusieurs semaines une suite d'action vouées à éveiller les consciences du public israélien sur la question gazaouie. "Je crois que la plus grande crainte de la gauche idéologique aujourd'hui est que le gouvernement tente de retarder ou d'éviter complètement la tenue d'élections, car il n'y voit actuellement aucun intérêt", estime Dana Olmert, qui comme Sharon Casper, condamne le glissement autocratique du gouvernement Netanyahou, dont cette guerre soudaine contre l'Iran serait le dernier exemple. Aucune n'épargne non plus les politiques de centre-gauche, comme le chef du parti travailliste Yaïr Golan. "Des lâches politiques", juge l'une d'entre elles. Loin de condamner cette nouvelle entrée en guerre, celui-ci se contentait encore samedi soir sur son compte X de saluer une "action admirable de la part des services de sécurité" israéliens ces derniers jours.
