Israël face à l'essor d'un terrorisme juif très médiatisé
Alors que le nombre d'attaques de colons israéliens sur des Palestiniens n'a jamais été aussi élevé, des officiels de l'armée accusent la police et les services de renseignement de céder à l'influence de l'extrême droite au pouvoir.
- Publié le 16-11-2025 à 08h04

Sous un ciel gris menaçant, plusieurs bus blancs stationnent devant le checkpoint de Shomeron, à moins d'une trentaine de kilomètres de Tel-Aviv. À leur bord, quelque 400 activistes Israéliens et deux députés du Parlement israélien venus d'Haïfa, de Tel-Aviv, Beer Sheva, et Jérusalem, ont perdu tout espoir de rallier Burin, village de Cisjordanie où devait avoir lieu ce vendredi 14 novembre une récolte d'olive solidaire avec ses habitants palestiniens. Là, en lisière de la ligne verte, la police et l'armée retiennent le convoi, qui n'atteindra jamais sa destination.
"Ils nous ont présenté un ordre de suppression, ce qui veut dire qu'ils peuvent décider qui peut emprunter cette route et qui ne peut pas… On s'y attendait", explique Ilona Hefetz, 30 ans, de l'ONG Rabbis for Human Rights. Comme de nombreuses villes de ce territoire occupé par Israël depuis 1967, cette ville fait face à des attaques régulières de colons (illégaux, selon le droit international), devenues incessantes et d'une violence sans précédent depuis le 7 octobre 2023. Pour une partie minoritaire mais grandissante de la société israélienne, la hausse constante du nombre d'exactions perpétrées par une frange de citoyens religieux extrémistes indigne.
"Assez du terrorisme juif, et de son impunité", peut-on entendre au mégaphone, alors que la manifestation improvisée prend forme sous les regards noirs, les invectives et les crachats de certains colons venus traverser le point de contrôle entre Israël et la Cisjordanie. Noah Nahmias, écrivaine israélienne de 40 ans, ne cache pas sa déception de voir les forces de sécurité de son pays empêcher la tenue d'un évènement non-violent : "Je pense qu'on est dans un moment où les Israéliens ouvrent un peu les yeux sur ces exactions de certains colons, sur le fait que c'est un phénomène sérieux". La police, appuyée ce jour-là par l'armée, demande l'évacuation des lieux trempés par la pluie, à l'issue d'une petite heure de cris et slogans.
"Laxisme exagéré" d'Israël
"Leur comportement est effrayant, on veut de la liberté d'expression, de manifestation !", s'énerve Noah. "Je veux que la police nous protège quand on effectue ce genre d'action, mais ils agissent dans leur propre intérêt, pas dans celui de la sécurité des citoyens", abonde Ilona Hefetz, installée dans le bus du retour. Direction Jérusalem.
Raphael Yerushalmi, ancien officier des renseignements israéliens, joint par téléphone depuis Tel-Aviv, parle volontiers de ceux qu'il qualifie de "jeunes fanatiques". Et ne cache pas son inquiétude quant aux retombées politiques et internationales sur Israël de l'essor d'un terrorisme juif de plus en plus médiatisé, et dont le nombre d'actions n'a jamais été aussi important depuis le début de leur recensement par les Nations unies en 2006. "Les dégâts à l'étranger sont énormes", estime l'ex-officier, alors que l'armée israélienne elle-même a recensé 704 "incidents" survenus dans le cadre d'attaques de colons au mois d'octobre 2025, contre 675 sur l'ensemble de l'année précédente...
Face aux évènements qu'il qualifie d'"extrêmement violents", et dont il a suivi la couverture médiatiques ces dernières semaines dans des zones industrielles, villages, et oliveraies palestiniennes, Raphael Yerushalmi dénonce un "laxisme exagéré" de la part des services de sécurité israéliens. Laxisme qu'il explique, dans le cas de la police, par une "influence du niveau politique" depuis l'arrivée du ministre ultra-religieux Itamar Ben-Gvir (lui-même un colon) à la tête du ministère de la Sécurité. "Il n'y a aucun doute qu'il exerce des pressions sur les forces de police pour que dans ce type de situation de violence, elles n'agissent pas", estime-t-il.
Un débat remis sur la table
Mardi 11 novembre, le député communiste Ayman Odeh, figure politique de la communauté palestinienne d'Israël, était agressé par des dizaines de militants d'extrême droite alors qu'il se rendait sous protection de la police à une réunion dans une propriété privée au centre du pays. La multiplication des attaques perpétrée par les extrémistes semble faire naître la crainte en Israël d'une standardisation de la violence, dénoncée jusque dans les hautes sphères de l'appareil sécuritaire israélien, où l'on se renvoie la balle.
Ces derniers jours, plusieurs officiels de l'armée ont ainsi dénoncé dans les médias locaux l'inaction de la police et du Shin Bet (renseignements intérieurs israéliens) face aux agressions de colons. Si le Shin Bet bénéficie en son sein d'une unité consacrée au terrorisme juif, l'institution a perdu un outil de lutte précieux, il y a près d'un an, sur pression de l'extrême droite au pouvoir : la détention administrative.
Le 22 novembre 2024, le ministre de la Défense Israël Katz rendait caduque – malgré l'opposition publique du Shin Bet à cette décision – cet outil de détention permettant l'incarcération sans charges ni procès des colons auteurs de violences contre des Palestiniens, auquel ces derniers sont toujours soumis. La multiplication des violences de colons a cependant remis le débat sur la table. Le mois dernier, les commandants de la brigade de division de Cisjordanie ont ainsi demandé au chef d'Etat major de l'armée israélienne, Eyal Zamir, de rétablir l'ordre de détention administrative annulé par le pouvoir.
Au fil des derniers mois, de nombreuses vidéos de soldats israéliens victimes d'attaques de colons ont été rendues publiques. Les dernières datent de mardi 11 novembre, près des villages de Deir Sharaf et Beit Lid. Dès le lendemain, mercredi, le chef du commandement central de l'armée israélienne Avi Bluth a condamné l'agression de Palestiniens et de certains soldats israéliens dans ces localités. Tout en appelant conjointement l'armée, la police et les services de renseignement israéliens à "répondre avec fermeté" à ces "jeunes extrémistes".
