La consécration de Mojtaba, l'autre "ayatollah" Khamenei
Le deuxième fils du défunt guide suprême le remplace désormais à la tête de la République islamique. Un défi lancé aux États-Unis et Israël qui lui font la guerre.

- Publié le 09-03-2026 à 19h52
- Mis à jour le 10-03-2026 à 17h29

La proclamation de Mojtaba Hosseini Khamenei en tant que guide suprême de l'Iran, en pleine occultation solaire due aux panaches noirs de pétrole brûlé, est tout un symbole. Celui d'une République islamique attaquée et fragilisée comme jamais, qui défie ses agresseurs en affichant au grand jour la solidité apparente de ses institutions et leur capacité d'assurer leur rôle. C'est de cette épaisse fumée provenant des réservoirs de Téhéran embrasés par des bombardements ciblés qu'a émergé ce religieux de 56 ans, peu connu du grand public mais très bien introduit dans l'appareil d'État, notamment les milieux militaires et sécuritaires.
À l'issue de son élection par les 88 clercs de l'Assemblée des experts, ce seyyed (seigneur, en persan), portant le turban noir des descendants du prophète de l'islam, est depuis dimanche le troisième guide suprême de la révolution en un peu plus de 47 ans de République islamique. Après le long règne de son père (1989-2026), il accède au faîte du pouvoir iranien, huit jours après l'assassinat de celui-ci dans les premières minutes des attaques israélo-américaines sur l'Iran. Avec le risque de disparaître lui aussi dans cette guerre, les États-Unis et Israël l'ayant désigné comme cible prioritaire de leurs attaques contre l'Iran.
Ligne dure renforcée
Son accession au pouvoir suprême met fin aux spéculations et divisions induites (depuis plusieurs années déjà) par cette succession capitale pour l'avenir du régime des mollahs. Elle relègue aussi les critiques formulées sur le retour à une forme de pouvoir dynastique, en porte-à-faux avec la promesse de la République islamique d'en finir avec le pouvoir héréditaire (après la chute du Chah).
Si la désignation de Mojtaba Khamenei est à même de rassurer les tenants de ligne dure du régime, elle pousse en avant les institutions non élues de cette république théocratique, estime le sociologue Majid Golpour. Elle privilégie d'autant plus la facette de l'autorité divine dont est investi le guide suprême selon la doctrine du velayat-e faqih (tutelle du juriste-théologien), au détriment des autorités séculaires, républicaines élues. "Cela renforce la radicalité de cette vision de l'islam chiite ainsi que son pouvoir de nuisance vis-à-vis des voisins arabes et surtout d'Israël", avertit M. Golpour, chercheur associé à l'ULB. Signe de cette évolution, la promesse (doublée d'excuses) le week-end dernier du président iranien Massoud Pezechkian de ne plus viser les voisins arabes du Golfe s'est soldée par de nouveaux tirs…
Réseau constitué dans l'ombre
Autre signe : son titre de hodjatolesam ("preuve de Dieu", en persan), un rang intermédiaire dans le clergé chiite, ne lui aurait normalement pas permis de prétendre au pouvoir suprême. Celui-ci est accessible à un ayatollah ("signe de Dieu"), un titre que lui donnent pourtant depuis quelques années une poignée de médias proches du pouvoir. C'est donc bien que Mojtaba Khamenei dispose d'importants appuis dans l'appareil d'État.
S'il n'a jamais exercé de fonction dirigeante officielle, il est décrit comme une personnalité influente, quoique peu exposée jusqu'ici. C'est d'ailleurs au sein du bureau du guide suprême que le deuxième fils d'Ali Khameni s'est constitué son réseau dans l'ombre, et au service de son père, puis en traçant ces dernières années son propre sillon. "Le fait que Mojtaba n'apparaisse pas en public ne signifie pas qu'il n'est pas une figure politique influente au sein du régime. Il préfère agir dans l'ombre. Au fil des ans, il a tissé des liens étroits avec d'autres institutions étatiques et coopéré avec la branche renseignement des Gardiens de la révolution, voire même au sein du ministère du Renseignement", décrit un rapport du Congrès américain, en 2023.
Fomenteur d'intrigues
Né en 1969 à Mashhad (nord-est), Mojtaba a fait des études religieuses à Qom sous la férule de plusieurs maîtres, dont son père. Peu connu du grand public, le fils d'Ali Khamenei s'est fait un prénom au moment de la réélection contestée du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinedjad en 2009. C'est l'époque où il prend la tête de la milice policière des bassidjis qui mène une répression sanglante contre les manifestants du Mouvement vert, né de cette contestation post-électorale. Son nom était apparu pour la première fois sur la scène politique nationale quatre ans plus tôt, lorsqu'il fut accusé par l'un des candidats malheureux à l'élection présidentielle, Mehdi Karoubi, d'avoir manipulé les votes, déjà en faveur d'Ahmadinedjad.
Cette image de manœuvrier trouble et de fomenteur d'intrigues lui collera désormais à la peau. Tant pour favoriser des alliés que pour marginaliser ou mettre hors course des adversaires politiques. Cette dernière décennie, son nom est évoqué par certains dans les disparitions prématurées d'au moins deux personnages importants de la République islamique, qui pouvaient soit contrecarrer soit stopper son ascension vers la plus haute fonction de l'État. Il y eut, en 2024, l'accident d'hélicoptère qui a coûté la vie au président Ebrahim Raïssi, alors sérieusement pressenti comme futur guide suprême par son père. Et, en 2017, la disparition de l'ancien président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, dont la famille a émis des doutes sur les circonstances de sa mort.