Dans un love hotel, il faut être une tombe
L'immeuble a beau être imposant, il n'attire pas les regards, tant la façade, faite de briques rouges et d'un toit en ardoise, est banale, terne. "C'est voulu, nous cultivons la discrétion." Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be s'est rendue dans un hôtel de passe.
- Publié le 24-08-2014 à 12h27
- Mis à jour le 24-10-2014 à 12h27

Dernièrement, l'AFP consacrait un article au phénomène des love hotels au Japon, qui y sont devenus une institution. L'agence française proposait un rappel historique, à travers l'analyse d'une chercheuse. Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be a franchi la porte d'un hôtel de ce genre particulier.
L'immeuble a beau être imposant, il n'attire pas les regards, tant la façade, faite de briques rouges et d'un toit en ardoise, est banale, terne. "C'est voulu, nous cultivons la discrétion. Vous voyez d'ailleurs que je n'ai pas placé d'enseigne lumineuse...", indique le propriétaire. Pourtant, l'activité qui s'y déroule est assez particulière puisque, outre les appartements mis en location, ce bâtiment situé en région bruxelloise comprend sept chambres qui font office de love hotel. La caractéristique de ce type d'établissements : proposer des chambres pour une nuit comme pour quelques heures, peu importe que les couples soient légitimes ou non.
Contrairement à d'autres hôtels intimes, celui-ci ne propose pas de fantaisies comme des chambres à thèmes. Ici, toutes sont identiques et d'une totale sobriété. Les murs orange pastel renferment un lit double, quelques sièges, un fauteuil, une table, des espaces de rangement ainsi qu'un coin cuisine exigu et une salle de douche étriquée. Le tout, dans 28 mètres carrés.
Ce qui frappe également, c'est la forte odeur de produit d'entretien au parfum citronné. "Le nettoyage des chambres se fait après chaque passage. Nous y apportons énormément d'importance. Ma femme étant escort girl, elle fréquente d'autres love hotels et me signale que c'est loin d'être aussi clean partout...", témoigne le responsable, qui tient à conserver l'anonymat.
En cette fin de matinée, aucun bruit ne laisse envisager que des ébats animent l'une des pièces. "Elles sont toutes vides pour l'instant. Le matin, généralement, c'est calme. Les clients arrivent plutôt en soirée ou l'après-midi, quand ils peuvent s'échapper quelques temps du boulot. Sur une journée, il peut y avoir trois-quatre réservations comme dix-douze. Ce sont surtout des adultes actifs, incluant des chefs d'entreprise, qui cherchent d'autres sensations, à pimenter le quotidien. Nous avons aussi un couple plus âgé : une dame de 77 ans et un un homme de 83 qui viennent toutes les deux-trois semaines", sourit ce quinquagénaire qui jette fréquemment un regard sur l'écran de contrôle des 16 caméras placées dans le bâtiment.
Même si certains clients sont réguliers, le gérant tient à ne pas en savoir trop sur eux. "Le contact doit rester distant. Certains hommes viennent ici tous les mois avec une autre personne. On ne peut donc pas dire 'Salut, comment vas-tu ?' sinon les dames qui accompagnent vont comprendre qu'il vient ici régulièrement, accompagné d'autres... C'est assez délicat. Il faut parfois la jouer philosophe. Ou carrément être une tombe..."
Installé devant son double écran d'ordinateur, l'homme s'interrompt pour décrocher le téléphone. Sa voix est soudain plus posée. Mielleuse même. "Bonjour... 60 euros pour deux heures... Oui, bien sûr. Au revoir." L'échange est expéditif. "Deux heures, c'est ce que les couples ou les amants demandent", souligne le gérant. "Mais dans le cadre 'professionnel', les prestations durent moins longtemps, et nous acceptons donc de louer la chambre pour une heure." L'homme se livre alors : "Je ne vais pas vous le cacher, nous avons besoin de ces professionnelles. Nous proposons même des services d'escorts, pour promouvoir les lieux. Ce n'est pas juste avec Monsieur et Madame Tout-le-Monde qu'on peut rentabiliser une affaire comme ça..."
Actif dans le secteur depuis une vingtaine d'années, le gérant constate de nouveaux types d'évasions ces derniers temps. "Même si, en règle générale, les allées et venues restent classiques, certains clients n'hésitent plus à venir à trois ou quatre. L'échangisme a le vent en poupe."
L'échangisme, ce n'est pas ce qui a poussé Maurice a se rendre dans un de ces lieux de plaisir. "Mon ex m'avait fait une surprise. Elle m'avait donné rendez-vous à une adresse à 17h et m'avait laissé un code, sans rien me dire de plus. Arrivé sur les lieux, une dame m'a ouvert la porte d'une maison assez sobre et m'a indiqué un numéro de chambre. J'ai retrouvé ma compagne dans une chambre à thème, dans laquelle figurait un lit en forme de coeur. C'est une idée géniale mais je dois avouer que le velours au mur, les tapis au sol ou l'édredon en gros poils m'ont un peu refroidi. J'avais du mal à ne pas m'imaginer à quel point ça peut être crado..."
Des origines jusqu'aux architectures folles
"Les love hotels, c'est une idée japonaise dont les origines remontent à l'époque Edo (1603-1867)", explique Ikkyon Kim, universitaire, spécialiste de la culture nippone et auteur d'ouvrages sur ces auberges d'amour. "On n'appelait pas cela love hotel, mais on pouvait louer une pièce pour une durée limitée dans laquelle se retrouvaient un homme et une femme. Puis avant-guerre, sont apparus des variétés de ryokan (hôtels nippons) qui étaient en fait très proches sur le principe des love hotels."
Mais c'est bien sûr après-guerre, durant les années 1950-60, la période dite de haute-croissance, que sont vraiment apparus ces établissements sous leur forme moderne. "Cela répondait à un besoin. Les gens avaient des petits appartements et pour les couples, prendre un moment de détente à deux n'était pas évident lorsqu'on vivait dans une pièce dans laquelle on sortait les futons la nuit pour que dorme toute la famille", ajoute Mme Kim.
"Les hôtels traditionnels en bois sont devenus des bâtiments en béton avec des chambres mieux aménagées, des grands lits, des télévisions en couleur, des baignoires individuelles et autres équipements que les gens n'avaient pas chez eux et qui faisaient envie", détaille-t-elle.
Puis dans les années 1970, sont apparues des architectures folles, en forme de châteaux et autres lieux fantasmagoriques, des lits tournants, des bains à bulles, des équipements inimaginables, des chambres à thème. Les uns copiaient sur les autres, et cela marchait, il y avait de la demande en cette période de fête et d'émancipation des femmes.
Reportage : Jonas Legge
Photos : Alexis Haulot