La santé royale, une communication à géométrie variable : analyse
Ces derniers mois ont été, dans la sphère royale, marqués par une série d'annonces liées à la santé. Là où les Britanniques ont pu verser dans une spontanéité toute relative, les Belges conservent une ligne sobre.
- Publié le 08-12-2024 à 11h33

Le 8 novembre dernier, on apprenait par le Palais que la reine Paola avait chuté alors qu'elle se trouvait "chez elle à l'étranger […]. Une chute sans gravité qui n'a pas nécessité d'hospitalisation. En raison de son âge avancé, la reine doit ménager ses articulations. Son pied doit être gardé au repos pendant un mois", indiquait le communiqué. Tout en sobriété et efficacité.
En juin 2023, le roi Albert, alors âgé de 89 ans, avait été hospitalisé pour des symptômes de déshydratation. Son séjour s'était prolongé et le Palais avait précisé ensuite que l'ancien souverain souffrait d'une infection sanguine. "Il n'y a jamais eu, nous disait un peu plus tard un proche du Palais, la moindre raison de paniquer. La situation était maîtrisée."
Mais l'état de santé du sixième roi des Belges reste naturellement un sujet porteur dans l'opinion publique.
Communication et secret médical
Nous avons demandé à Vincent Dujardin, professeur à l'UCLouvain, spécialisé dans l'histoire de la monarchie belge, d'évoquer quelques impératifs de fond dans la transparence appliquée par le Palais sur ce thème de la santé. Cela pose en priorité la question du secret médical.
"Pourquoi les personnages publics ne pourraient-ils pas en bénéficier ?, interroge l'historien. Personne n'a demandé de quoi souffrait la ministre Glatigny (cette dernière avait annoncé, en juillet 2023, devoir quitter ses fonctions pour subir une intervention médicale). Côté Palais, la communication a été variable. En 1991, il avait annoncé en toute transparence que le roi Baudouin avait été opéré d'un cancer à la prostate. À cette époque, on ne parlait pas ouvertement de ce type de cancer. Que le roi le révèle a aidé à libérer la parole dans ce domaine. En 1992, lorsqu'il a été opéré du cœur à Paris, le Palais n'a pas caché la lourdeur de l'intervention, mais il n'a pas communiqué après celle-ci pour dire que le roi se trouvait à un moment donné entre la vie et la mort. Il a sans doute été jugé qu'il ne servait à rien d'affoler les Belges et de provoquer des spéculations sur sa succession éventuelle, alors que chacun le savait en retrait pour des raisons de santé."
"Devancer des questionnements publics"
"Sous le règne du roi Albert II, le Palais a communiqué de façon ouverte sur l'opération au cœur de ce dernier, sa fracture du col du fémur, ou ses opérations pour un cancer de la peau, poursuit Vincent Dujardin. E t n'a pas caché que la reine Fabiola avait été admise aux soins intensifs en 2009 en raison d'une pneumonie aiguë. Sous le règne du roi Philippe, le Palais a aussi communiqué de façon claire sur l'intervention au cœur d'Albert II en 2018. L'idée semble toujours de communiquer chaque fois qu'il y a des conséquences sur l'agenda public ou qu'il est jugé préférable de devancer des questionnements publics. C'est ainsi que le Palais a fait état de la fracture du col huméral droit de la reine Paola, ou de la déshydratation du roi Albert II en 2023, avant de donner un bilan plus complet en fin d' hospitalisation. Sans donner de mises à jour quotidiennes qui ne sont pas nécessaires, afin de préserver le secret médical, surtout lorsque cela n'a aucune conséquence politique ou sur l'agenda."
Il s'agit de rester succin ct de conserver une ligne nette, sans fioritures, quitte à ce que le message apparaisse comme un brin aseptisé, ce qui peut par ailleurs également stimuler les extrapolations.
Les ressentis de la population sont à géométrie variable. Ils dépendent de la position occupée par le membre de la famille royale – un roi ou une reine en train de régner étant a priori les plus susceptibles d'engendrer des attentes émotionnelles, doublées de spéculations sur la succession. L'intérêt fluctue aussi selon la popularité de la figure évoquée.
La toile de fond de la dégradation d'un état de santé sera relatée avec des variations dans le bulletin public. Ainsi, un accident – une chute par exemple, comme celle de la reine Paola – peut être évoqué dans le contexte flou d'un séjour à l'étranger – s'agissant de la vie privée de souverains qui ne sont plus en exercice.
L'hospitalisation, de même que le profil des équipes en charge et certains traitements préconisés, peuvent faire l'objet de davantage de détails. Ceci peut permettre de valoriser la qualité des hôpitaux du pays, et des équipes de pointe qui accompagnent les membres de la famille royale dans leur récupération. Ce fut notamment le cas à quelques reprises pour les interventions subies par les rois Baudouin et Albert, les reines Fabiola et Paola.
Charles III et Kate, le double narratif
Globalement, communiquer sur la santé d'un membre du noyau dur d'une famille régnante – entendons les "working royals" – est un exercice qui se révèle plus touchy que jamais.
L'exemple récent des Britanniques, qui ont eu à cet égard des positions fluctuantes, est un roman en soi. Entre transparence intégrale et opacité noir de noir, il existe évidemment quelques nuances de gris. Les cellules de presse de Buckingham et de Kensington en on fait à la fois la démonstration et les frais.
Lorsque la reine Elizabeth avait dû subir en octobre 2021, des "examens préliminaires", le sujet avait fait la première page des tabloïds. Le public avait été informé de sa mise au repos mais pas de l'hospitalisation qui s'était imposée, ce qui avait donné lieu rapidement à l'explosion de théories diverses quant à sa santé et au flou artistique entretenu par le Palais. Buc-kingham aurait occulté le vrai mal qui rongeait la reine, décédée le 8 septembre 2022, une forme de cancer des os selon les propos de Boris Johnson, dans ses mémoires publiées en octobre chez Stock.
Le 17 janvier dernier, le public apprenait à une heure d'intervalle à peu près que la princesse de Galles et le roi Charles connaissaient des problèmes de santé. Kensington annonçait que Kate, 42 ans, avait été admise dans un hôpital privé de Londres pour une "opération abdominale programmée". Cette annonce a été rapidement suivie par celle de Buckingham révélant que "comme des milliers d'hommes chaque année", Charles, 75 ans, était traité pour une hypertrophie de la prostate". Son état était présenté comme bénin.
"Deux annonces sur la santé en une journée, le moins que l'on puisse dire est que l'approche des cellules de communication royale a évolué depuis la fin du règne d'Elizabeth". Tel fut le mot général des éditorialistes. Cette ébauche de transparence a néanmoins laissé sur leur faim les royal watchers. Et stimulé les imaginations, l'agitation populaire et médiatique.
"L'arbre qui cacherait la forêt"
Dans l'annonce concernant Charles, une partie de l'opinion croit percevoir le syndrome de "l'arbre qui cache la forêt": en deux mots, annoncer le problème de prostate du roi aurait visé à détourner l'attention d'un mal gravissime qui toucherait sa belle-fille. La théorie inverse circulera aussi. Les spéculations prennent des formes fantasmagoriques.
Vincent Dujardin évoque un autre point de confusion qui se greffera à l'ensemble. "La communication de Buckingham a été curieuse sur la question de la santé du roi Charles III. En disant d'abord qu'il est atteint d'un cancer, sans dire lequel, puis en démentant qu'il s'agissait de celui de la prostate. Avant d'ajouter ensuite, via le Premier ministre, que le cancer est pris à temps. Mais voilà que Harry revient en catastrophe des États-Unis. Tout cela donne l'impression d'un fâcheux cafouillage et suscite inévitablement des spéculations non souhaitées. Depuis, ils ont, je crois, réussi à rectifier le tir."
Le "King Charles' effect"
Après ces annonces en cascade, il était prévisible que l'émotion prenne le relais dans l'opinion, de même qu'une forme d'anxiété, même chez les plus républicains des Britanniques. La continuité qu'incarne le souverain demeurerait en effet, pour une majeure partie de la population, un élément apaisant. L'absence d'une figure de proue est une difficulté pour n'importe quelle institution, comme le notait, entre autres, la BBC. Et depuis la disparition d'Elizabeth II, la popularité de la monarchie britannique est mise à l'épreuve.
Avec le recul, certains médias estiment que ce volet "santé" aurait favorablement bousculé l'image royale en Grande-Bretagne. L'émotion collective venant adoucir la migraine du Megxit – départ de Harry et Meghan Markle – dont les effets sont toujours palpables.
Devoir de transparence et respect de la vie privée
Reste bien sûr en filigrane, cet éternel questionnement: où se situe la ligne entre devoir de transparence et respect de la vie privée pour un chef de l'État et sa succession ? Il s'agit pour les équipes de ne pas créer de panique inutile, ni de minimiser l'info mais de la "polir", et, si possible, de "l'universaliser", d'en faire un lien porteur en termes de prévention. Un lien qui touche la population. Comme cela a été fait, finalement, dans la communication autour du cancer de Charles, une com- saluée désormais comme une véritable incitation aux contrôles médicaux réguliers.
Les demandes d'infos sur le cancer de la prostate auraient augmenté de 1 000% dans les jours suivant l'annonce initiale. On parle encore dans les médias britanniques d'un "King Charles effect". Avec l'idée suivante: l'évocation d'une pathologie peut faire couler de l'encre à bon escient, accroître une forme d'identification à la famille royale et humaniser encore l'institution.