Le projet Iter dans la tourmente
Le premier test réel d'Iter, le projet de réacteur à fusion nucléaire expérimental, n'aura pas lieu en 2025 comme prévu. Aux retards engendrés par le Covid et le conflit en Ukraine, se sont ajoutés des problèmes techniques majeurs.
- Publié le 13-12-2022 à 17h18
- Mis à jour le 13-12-2022 à 17h40

"On a découvert trois petites fuites en testant le réseau de refroidissement des écrans thermiques dans lequel doit circuler de l'hélium refroidi à -193°C", explique Alain Becoulet, directeur de l'Ingénierie de l'Organisation Internationale Iter. Lancé en 2006 par l'Union européenne, la Russie, les États-Unis, la Chine, le Japon, la Corée du Sud et l'Inde, ce projet expérimental de fusion nucléaire essuie les déconvenues depuis plusieurs années, il vient d'atteindre l'œil du cyclone.
Rendues publiques le 22 novembre, ces trois fissures, de quelques millimètres peine, portent en effet un nouveau coup d'arrêt à l'assemblage du tokamak, le réacteur d'Iter, avec plusieurs années de retard à la clef.
En janvier 2022, l'Agence de Sûreté Nucléaire française (ASN) avait déjà refusé de lever le troisième point d'arrêt – des étapes où la sûreté des éléments doit être démontrée – dont dépend l'assemblage du tokamak. "Nous considérons que Iter n'a pas su nous prouver qu'il allait assurer efficacement la protection des hommes et de l'environnement contre le rayonnement ionique. Les dimensions incorrectes des secteurs de la chambre à vide ne permettent pas non plus leur assemblage car leur installation est irréversible", détaille Bastien Lauras, chef de la division Marseille de l'Autorité de Sûreté Nucléaire. Conçus comme des quartiers d'orange qui doivent venir se coller les uns aux autres, ces éléments cruciaux du dispositif ne sont pas assez "plats" pour être soudés en l'état.
Victime du Covid et de la guerre en Ukraine
Dès 2021, avant même ces difficultés techniques et sécuritaires, l'ancien directeur général de l'Organisation internationale Iter, Bernard Bigot, avait annoncé au Conseil d'Iter qu'il ne parviendrait pas à tenir les délais fixés en 2016, à savoir la production d'un premier plasma en 2025 et du premier plasma nucléaire en 2035.
La crise du Covid-19, d'abord, a entraîné des retards dans les livraisons des millions de pièces fabriquées dans les 35 pays associés à Iter. Les navires se sont ensuite faits trop rares et les coûts de transport ont explosé. Le conflit en Ukraine est encore venu compliquer les choses. Malgré la guerre, la Russie ne s'est pas retirée du projet, comme on pouvait le craindre, mais les sanctions internationales contre Moscou entraînent des demandes de dérogations qui peuvent prendre plusieurs mois ; tandis que de nombreuses entreprises européennes cessent désormais de travailler avec la Russie par peur d'être elles-mêmes sanctionnées.
Pour la troisième fois de son histoire, Iter se retrouve donc dans la tourmente, alors que les questions s'accumulent sur le coût exponentiel de ce projet, mais aussi sur la capacité de cette technologie expérimentale à produire plus d'énergie qu'elle n'en demande pour fonctionner.
Les principes de sécurité malmenés
Directeur général de 2015 à 2022, le physicien Bernard Bigot a pourtant tout fait pour ne pas en arriver là. Dès sa prise de fonction, il avait été contraint d'entériner les retards de ses prédécesseurs en repoussant le premier plasma de 2019 à 2025 – alors même qu'il avait déjà été repoussé, une première fois en 2008, de 2016 à 2019. L'homme fait aujourd'hui l'objet de nombreuses critiques.
"Je pense que Bernard Bigot était obsédé par les dates clés, les "milestones", qui permettent de mesurer l'avancement du projet. Il voulait que chaque étape soit franchie à la date prévue. Cette obsession a généré de terribles pressions sur le personnel et même des malversations. Cela a débouché sur un management par la peur", accuse Michel Claessens, ancien directeur de la communication d'Iter. Celui-ci a été auditionné lors d'un échange de vues sur l'organisation du travail et de l'organisation Iter par la Commission du contrôle budgétaire, suite au suicide d'un des membres du personnel de F4E, une agence indépendante chargée de fournir à Iter les pièces fabriquées en Europe. Selon Michel Claessens, l'obsession du temps aurait mené la direction à faire des impasses importantes sur la sécurité.
Le salarié d'un sous-traitant chargé de la sécurité, qui est intervenu sur l'assemblage du tokamak, raconte ainsi avoir eu l'impression que "la sécurité était la cinquième roue du carrosse. Pour soulever une pièce de 1200 tonnes à 10 mètres de haut, il faut prendre des mesures de sécurité car si où elle tombe, l'onde choc propulsera les individus et les matériels en l'air sur plusieurs mètres. J'ai recommandé d'évacuer du bâtiment toutes les personnes qui n'étaient pas nécessaires à la manœuvre mais on m'a rétorqué qu'il était impensable de suspendre toutes les activités du bâtiment pour le déplacement d'un seul composant."
Katreen Creek, spécialiste mondiale du béryllium, consultée par Iter pour étudier les risques liés à ce matériau ultra-toxique qui doit recouvrir l'intérieur de la chambre à vide, livre de son côté une expérience semblable. "J'ai découvert que les responsables d'Iter n'avaient pas pleinement conscience des dangers réels du béryllium. En France, aucun laboratoire ne réalise le test de sensibilisation au béryllium. Si le personnel est exposé, on ne peut tout simplement pas le mesurer !, explique l'experte. Lorsque j'ai voulu leur présenter mes conclusions, mes supérieurs m'ont demandé de modifier mon exposé et j'ai démissionné le lendemain."
L'ASN ne s'est pas encore penchée sur le cas du béryllium mais sur nombre d'autres aspects de sécurité nucléaire. Elle note, elle aussi, le manque de culture de sûreté. "Notre responsabilité est de nous assurer que nous avons un exploitant, ici Iter Organisation, responsable et conscient des risques et des enjeux de sûreté. Pour l'année écoulée, le bilan est mitigé, explique Bastien Lauras. Les opérateurs de la fusion n'ont pas la culture de la sécurité nucléaire de la fission."
De nouveaux surcoûts importants
Face à ces critiques, le nouveau directeur général d'Iter, Petro Barabaschi, arrivé à l'automne, a décidé de remettre tout à plat et de profiter du retard induit par les réparations pour revoir les points les plus problématiques. Il a ainsi demandé l'autorisation au Conseil d'Iter de tester certains aimants du tokamak. Côté béryllium, "si on n'était pas déjà en retard, il serait impossible d'y renoncer maintenant, reconnaît Alain Becoulet, mais dans le contexte actuel nous envisageons de le remplacer par du tungstène. Ce serait une perturbation majeure et, si cela se concrétise, cela demanderait un ou deux ans de consolidation car le tungstène affecte le confinement du plasma."
Si l'accumulation de problèmes a provoqué des retards, la direction d'Iter entend tout de même les réduire au minimum en modifiant la géométrie générale du projet pour avancer sur le reste de la construction en parallèle des réparations. Au total, ce sont dizaines de millions d'euros qui viendront augmenter un budget total déjà réévalué à plus de 41 milliards d'euros et auxquels s'ajouteront 300 à 350 millions d'euros par année de retard.
Au-delà du coût total, l'heure du lancement du nouveau réacteur risque de se rapprocher dangereusement de sa date de démantèlement, normalement prévue en 2042 dans le décret d'autorisation de création d'Iter et l'Accord Iter.
Si les scientifiques n'ont pas le temps de réaliser dans l'intervalle tous les essais prévus, il faudra envisager à nouveau de réunir tous les pays partenaires, les convaincre de rallonger la note et de signer pour 20 ans supplémentaires. Une gageure doublée d'une perte de temps et d'argent considérable. Too big to fail ?