Les cinq tactiques de l'Ipbes pour transformer la société autant que "lors de la révolution industrielle", en moins de dix ans
La Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité (Ipbes) appelle dans un rapport à un "changement transformateur" de la société équivalent à celui de la révolution industrielle, afin de "conserver et restaurer de toute urgence la biodiversité au lieu de l'épuiser". Le rapport montre que des résultats positifs au niveau économique et environnemental se voient en "une décennie ou moins".

- Publié le 18-12-2024 à 14h00
- Mis à jour le 18-12-2024 à 15h20

"Il est urgent d'opérer un changement transformateur, car la fenêtre d'opportunité se referme pour enrayer et inverser la perte de biodiversité" , a averti la professeure Karen O'Brien (Norvège/États-Unis), coresponsable d'un nouveau rapport de grande ampleur pour le Giec de la biodiversité, paru ce mercredi et adopté au niveau politique par les 147 États membres. Cette transformation radicale doit aussi "empêcher le déclenchement du déclin potentiellement irréversible et l'effondrement des fonctions clés des écosystèmes". Les tendances actuelles montrent en effet un risque que des points de bascule soient franchis dans certains écosystèmes, menant à leur transformation irréversible et profonde. On assiste ainsi au dépérissement des récifs coralliens de basse altitude, à celui de la forêt amazonienne (qui pourrait se transformer en savane dans le futur) mais aussi à la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique occidental, avec à terme, une élévation potentielle de la mer de 10 mètres.
Les approches actuelles échouent
Pour les experts de l'Ipbes, un changement transformateur est également nécessaire car, jusqu'ici, "la plupart des approches de la conservation de la nature, qui visent à réformer plutôt qu'à transformer les systèmes, n'ont pas réussi à stopper ou à inverser le déclin de la nature dans le monde". Une chute qui a de graves répercussions sur l'économie mondiale et le bien-être humain. Le rapport estime que le coût des actions visant à mettre fin et à inverser la perte de biodiversité et le déclin de la nature dans le monde, même en retardant d'à peine une décennie, est deux fois plus élevé que celles mises en œuvre tout de suite. Selon des estimations récentes du Forum économique mondial, plus de 10 000 milliards de dollars en valeur d'opportunité commerciale pourraient en revanche être générés et 395 millions d'emplois pourraient être soutenus à l'échelle mondiale d'ici à 2030.
Plus qu'un constat, le but du rapport est de mettre en évidence les clés pour obtenir ce "changement transformateur" considéré comme indispensable. Celui-ci se définit comme une réorganisation de nos façons de faire et d'interagir, de penser, et d'organiser et de réglementer. "L'histoire nous a montré que les sociétés peuvent se transformer à une échelle immense – comme elles l'ont fait pendant la révolution industrielle, argumente le Pr Lucas Garibaldi, coresponsable du rapport. Même si cette époque a engendré des coûts environnementaux et humains terribles, elle constitue la preuve qu'un changement fondamental à l'échelle du système est possible. Il s'est cependant produit sur une période beaucoup plus longue que celle nécessaire pour un changement transformateur actuel. Nous devons à présent nous lancer dans une nouvelle transformation -une transformation qui conserve et restaure de toute urgence la biodiversité de notre planète au lieu de l'épuiser, tout en permettant à chacun de prospérer."
Cinq clés pour ouvrir le chemin au changement transformateur
Se basant sur des expériences (plus ou moins) réussies à travers le monde, les experts de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité ont mis en évidence cinq stratégies clés que les pays et les populations peuvent mettre en œuvre pour provoquer ces transformations radicales.
1. Un premier "secret" est de conserver, restaurer et régénérer les lieux qui ont une valeur pour les individus et la nature. L'association délibérée de la conservation biologique aux valeurs culturelles, appelées approches bioculturelles, s'est revélée être un moyen pratique d'améliorer les actions locales vers davantage de durabilité. L'idée est donc de mettre le focus sur les lieux de patrimoine bioculturel – où les activités de restauration, peuvent également soutenir les valeurs culturelles, une production durable et la biodiversité. Au Japon, les approches Satoyama/Satoumi, qui font référence à l'interaction harmonieuse entre les humains et la nature dans les paysages ruraux et marins, considèrent ainsi que la culture et les écosystèmes sont intégrés et co-évolutifs. Au Népal, le Programme de foresterie communautaire intègre, par exemple, la politique forestière décentralisée aux besoins et pratiques des communautés locales pour restaurer et gérer les forêts dégradées. Pour sa part, la Nashulai Maasai Conservancy est une réserve gérée par des autochtones située dans le Masai Mara (Kenya), l'un des écosystèmes les plus riches en biodiversité au monde. L'initiative est basée sur les valeurs de coexistence, de dignité, d'inclusion, d'autodétermination, d'autonomisation et de droits de l'homme. La réserve favorise le retour de la faune et génère des moyens de subsistance et des opportunités culturelles pour les familles maasaï, illustrant comment les pratiques bioculturelles autochtones soutiennent de multiples objectifs. Elle inspire d'autres communautés à travers le monde.
2. Un autre impératif ? Que les secteurs les plus responsables du déclin de la nature intègrent la question de la biodiversité et appliquent des changements systémiques. Ces secteurs sont l'agriculture et l'élevage, la pêche, la foresterie, les infrastructures et le développement urbain, l'exploitation minière et les combustibles fossiles, énumère le rapport. "Les études suggèrent que l'augmentation de la biodiversité, la protection des habitats naturels et la réduction des intrants externes dans les paysages agricoles peuvent améliorer la productivité des cultures, par exemple en renforçant l'abondance et la diversité des pollinisateurs", souligne notamment Lucas Garibaldi.

3. Transformer les systèmes économiques apparaît comme une autre exigence du rapport. "Les subventions publiques explicites mondiales aux secteurs qui entraînent le déclin de la nature allaient de 1 400 milliards de dollars à 3 300 milliards de dollars par an en 2022 et le financement public total des subventions nuisibles à l'environnement a augmenté de 55 % depuis 2021", souligne le rapport. Or, on estime qu'il faut entre 720 et 1000 milliards de dollars par an pour gérer durablement la biodiversité et maintenir l'intégrité des écosystèmes.
Actuellement, 135 milliards de dollars par an sont consacrés à la conservation de la nature. Le déficit est donc d'au moins 600 milliards de dollars chaque année. Les auteurs suggèrent pour y remédier de prendre en compte les coûts environnementaux dans la taxation et dans la comptabilité ("afin de garantir que les responsables de la dégradation de l'environnement supportent les coûts associés"), de réformer les subventions dans les secteurs qui contribuent au déclin de la nature, d'établir la durabilité comme un principe fiscal de base, ou encore reconnaître dans les indicateurs les différentes valeurs de la nature.
4. Le "Giec de la biodiversité" pousse aussi à "transformer les systèmes de gouvernance". Cela demande par exemple d'intégrer la biodiversité dans les politiques et la prise de décision, mais aussi de responsabiliser et d'impliquer une plus grande diversité d'acteurs en ce sens. Le rapport salue ainsi le choix initial de la Politique agricole commune de l'Union européenne d'encourager les mesures agroenvironnementales et climatiques ainsi que les pratiques respectueuses de la biodiversité par des incitations financières ou des conditionnalités au soutien européen. "Cependant, le potentiel de transformation des mesures de la Politique agricole commune a été entravé par une sous-représentation des défenseurs de l'environnement dans la prise de décision, éclipsée par la domination des groupes d'intérêts particuliers et par une refonte constante des politiques qui sapent les procédures d'évaluation et d'apprentissage. Les études scientifiques indiquent que la PAC pourrait mieux soutenir la biodiversité, la nature et le développement rural durable en supprimant progressivement le soutien direct aux agriculteurs et en le remplaçant par des incitations ou des réglementations ciblées."
Un autre exemple de gouvernance qui profite à la fois à la nature et aux populations est la gestion spatiale basée sur le type d'écosystème dans la réserve marine des Galapagos. Cette gestion soutient la pêche et le tourisme durables, une source de revenus essentielle pour plus de 330 000 travailleurs des Galapagos et alentours.
Le risque de la désinformation sur les réseaux sociaux
5. Enfin, conseillent les experts, il faut aussi changer nos valeurs, afin de mettre en lumière l'interconnexion entre les êtres humains et la nature. Un sentiment d'appartenance à la nature va de pair avec des comportements en faveur de l'environnement, remarque le rapport. Mais la diffusion de fausses informations ou de désinformation par les réseaux sociaux influe également le public et peut donc poser des défis à l'avènement d'un changement transformateur, avertissent aussi les auteurs.
Pour déterminer ces cinq stratégies efficaces, les scientifiques se sont plongés dans des centaines d'études de cas portant sur des initiatives dans le monde ayant un potentiel transformateur. Leur analyse montre que des résultats positifs pour divers indicateurs économiques et environnementaux peuvent être obtenus "en une décennie ou moins". Les découvertes du rapport, demandé par plusieurs Etats et organisations, doivent à présent être implémentés dans les plans biodiversité de chaque pays membre, via la Convention de l'Onu sur la biodiversité, mais aussi par d'autres parties prenantes.