Qu'est-ce que l'hypoxie à l'azote, cette nouvelle technique "non testée" qui sera utilisée aux États-Unis pour la peine de mort ?
"Si le masque n'est pas tout à fait hermétique, si la personne peut encore un peu respirer de l'air, cela peut entraîner une souffrance et une mort plus lente et plus pénible", selon le toxicologue Alfred Bernard (UCLouvain).

- Publié le 25-01-2024 à 17h40
- Mis à jour le 25-01-2024 à 20h09

L'État américain de l'Alabama s'apprêtait jeudi à mettre à mort un condamné par inhalation d'azote, une première mondiale dénoncée par l'Onu qui a comparé ce mode d'exécution à une forme de "torture". Kenneth Eugene Smith, a été définitivement condamné en 1996 à la peine capitale pour le meurtre d'une femme commandité par son mari. L'Alabama est l'un des trois États américains autorisant les exécutions par inhalation d'azote, dans lequel le décès est provoqué par hypoxie (raréfaction d'oxygène).
Cette technique de mise à mort consiste à placer un masque sur le visage du condamné afin de lui faire respirer uniquement de l'azote, le privant ainsi d'oxygène dans le sang. La personne, asphyxiée, devient alors inconsciente dans les huit à dix secondes et finit par décéder dans les minutes qui suivent. Selon le protocole d'exécution de l'Alabama, l'azote serait administré pendant au moins 15 minutes ou "cinq minutes après une indication plate sur l'électroencéphalogramme", a rapporté l'Associated Press. Un professeur adjoint d'anesthésiologie à la Harvard Medical School, qui a témoigné au nom de Smith mercredi, a déclaré que l'hypoxie à l'azote peut provoquer des nausées et créer un risque d'étouffement avec des vomissures. Le Dr Robert Jason Yong a également déclaré qu'il existait un risque que la méthode provoque une sensation d'étouffement.
Abattage d'animaux
Le bureau du procureur général de l'Alabama a qualifié l'évaluation de M. Yong de spéculative et lui a demandé de fournir des exemples pour certaines de ses affirmations. Le Dr Yong a répondu qu'il existe peu d'informations sur l'hypoxie azotée chez l'homme.

Jusqu'à ce jeudi, la méthode était surtout utilisée pour l'abattage d'animaux. Le protocole d'exécution par hypoxie à l'azote de l'Alabama ne prévoit en outre pas de sédation, selon la porte-parole de l'Onu. Pourtant, l'Association américaine vétérinaire (AVMA) recommande d'administrer un sédatif aux animaux, même de grande taille, lorsqu'ils sont euthanasiés de cette façon.
L'idée de recourir à l'azote n'est pas forcément surprenante, analyse le toxicologue belge Alfred Bernard. "L'azote est un asphyxiant simple, un gaz qui n'est pas toxique, totalement inerte (qui ne participe à aucune réaction chimique, dans des conditions normales, NdlR). Il n'est pas toxique pour les voies respiratoires, contrairement aux asphyxiants classiques chimiques, comme le monoxyde de carbone qui agit sur le mécanisme de transport d'oxygène et le bloque, tout comme le fait le cyanure. Ici, le mécanisme est tout à fait différent, car l'azote réduit l'oxygène dans l'air, détaille le professeur émérite à l'UCLouvain. II réduit la pression partielle en oxygène dans l'air, qui contient 21 % d'oxygène (et 78 % d'azote). Concrètement, il chasse l'oxygène. Si vous avez par exemple dans l'industrie une fuite d'azote, au sein d'un local confiné, la mort peut survenir très rapidement, quasiment immédiatement. Il y a eu pas mal d'accidents dans l'industrie avec des gaz inertes et en cas de fuite massive, la mort survient très très rapidement. L'azote liquide est notamment utilisé en milieu hospitalier car cela permet de congeler de conserver dans des échantillons biologiques à très basse température – 180°c. On le transporte sous forme liquide. Si vous avez une fuite à partir de la bonbonne, la personne peut succomber très rapidement. Des cas sont décrits dans la littérature."
La grande question des souffrances
Une telle substance administrée à un condamné peut-elle entraîner des souffrances avant la mort ? "C'est la question qu'on se pose aux États-Unis, vu qu'on ne dispose pas des détails exacts concernant la procédure qui va être utilisée pour administrer l'azote. En effet, si le masque n'est pas tout à fait hermétique, si la personne peut encore un peu respirer de l'air, cela peut entraîner une souffrance car la réduction d'oxygène est beaucoup plus lente. Dans ce cas-là, il peut y avoir des symptômes semblables à ceux subis lors d'une intoxication au monoxyde de carbone, par exemple. L'apport en oxygène va diminuer objectivement. La personne peut avoir des symptômes comme des nausées, des vomissements, avec donc un risque de suffocation, par inhalation des vomissements. Elle risque d'avoir une mort beaucoup plus pénible et plus lente. Cela dépend donc de comment ils vont fixer ce masque, dans lequel la personne doit respirer uniquement de l'azote pur, envoyé par un tuyau. En revanche si l'administration est parfaite, avec une chute rapide très rapide de l'oxygène, la personne perd rapidement connaissance et ne souffre pas. La mort va survenir en moins d'une minute."
Il existe encore un second risque, relève le toxicologue : pour les personnes qui assistent à l'exécution. "En cas de fuite de gaz dans le local, l'azote n'a ni odeur, ni couleur. Cela comporte donc un risque pour le personnel même s'ils auront des masques appropriés."
"Exécution bâclée"
En général, l'injection létale classique regroupe trois substances : un gaz sédatif/calmant, une deuxième substance qui relâche les muscles, tandis que la troisième substance est fatale. Alfred Bernard s'étonne donc que la procédure à l'azote n'implique pas de calmants avant la pose du masque, alors que techniquement rien ne l'empêche.
Selon lui, bien administrée, la solution de l'azote pourrait être préférable – difficile de parler de "meilleure alternative" – aux injections létales qui connaissent souvent des problèmes, provoquant notamment des contractions musculaires. On parle d'ailleurs aux États-Unis de "botched execution" dont Kenneth Smith a notamment fait les frais.
On sait en tout cas que, hélas, des personnes ont réussi à se suicider en utilisant l'azote, en se mettant sur la tête un sac en plastique avec un apport de ce gaz ou en se plaçant dans un endroit confiné et en ouvrant des bouteilles d'azote. Des rapports de médecins légistes indiquent que la mort se fait très rapidement et qu'il n'y a apparemment pas de signes de souffrance, rapporte encore Alfred Bernard.
De son côté, le Haut-Commissariat de l'Onu aux droits de l'Homme (HCDH) s'est dit "alarmé" par cette exécution programmée "au moyen d'une méthode inédite et non testée".
Cela "pourrait constituer de la torture ou d'autres traitements cruels ou dégradants au regard du droit international", a prévenu une porte-parole du Haut-Commissariat, Ravina Shamdasani, appelant à un sursis à cette exécution.