Faut-il dépister la dépression postnatale?
Les autorités américaines de la santé recommandent un dépistage systématique de la dépression postnatale. En Belgique, il n'en est pas question à l'heure actuelle. Le trouble resterait cependant sous-estimé, selon le Pr Luc Roegiers, pédopsychiatre périnatal aux cliniques Saint-Luc.
- Publié le 02-06-2016 à 15h53
- Mis à jour le 02-06-2016 à 16h29

Près d'une maman sur cinq (19 %, selon une étude) serait concernée, aux Etats-Unis (environ 13 % en France), par la dépression post-partum ou postnatale. Un trouble, bien plus sévère que le baby blues (ou syndrome du troisième jour), parfois négligé aux conséquences cependant non négligeables quand on sait que non seulement, il fragilise la santé de la mère mais en outre, il affecte le développement cognitif et comportemental de l'enfant (difficultés d'attachement, troubles relationnels…). Avec toutes les conséquences que l'on peut imaginer à terme sur le couple et la famille.
D'où la récente recommandation des autorités de santé américaines de procéder à un dépistage systématique des futures mères en ce qui concerne la dépression postnatale.
L'ocytocine, hormone du lien mère-enfant
Mais comment dépister ? Via des grilles d'évaluation établies sur base d'auto-questionnaire (voir ci-contre). Ou alors - de façon plus objective ? -, au moyen d'une prise de sang capable d'identifier certaines modifications génétiques pour dépister au plus tôt les profils à risque. Si la composante psychologique voire psychiatrique - et notamment les antécédents de dépression - n'est bien sûr pas à ignorer, des chercheurs de l'Université de Virginie à Charlottesville se sont, eux, intéressés aux marqueurs biologiques liés à l'ocytocine, une hormone qui joue un rôle notamment dans la mise en place du lien mère/enfant, de la sociabilité de la mère et de la réduction de son anxiété. Alors qu'une production soutenue de cette hormone favorise l'attachement maman-bébé, une trop faible quantité serait liée à la dépression post-partum.
Pour mener leur étude, les chercheurs américains ont constitué deux groupes de volontaires : 270 femmes souffrant d'une dépression post-partum, et 270 ne présentant aucun symptôme. "Des modifications génétiques et épigénétiques typiques de la dépression post-partum ont été identifiées uniquement chez les femmes atteintes de dépression, ont observé les scientifiques. La dépression post-partum est donc directement associée à une faible concentration plasmique en ocytocine à l'accouchement."
Et dans notre pays ?
Si aujourd'hui en Belgique, les dépistages se font généralement à la demande des patientes, la maternité Notre-Dame-des-Bruyères à Liège a lancé un projet pilote qui consiste à mettre sur pied une consultation avec les sages-femmes dès 26 semaines, permettant la mise en place directe d'un accompagnement s'il s'avère nécessaire. Il s'agit là de l'un des sept projets pilotes sélectionnés dans le cadre des projets de réforme du paysage hospitalier et du financement des hôpitaux, et plus particulièrement les projets relatifs à la mise en place d'un court séjour à la maternité après un accouchement normal.
Interpellée sur ce sujet à la Chambre, la ministre de la Santé publique et des Affaires sociales a fait savoir dernièrement qu'il était encore trop tôt à l'heure actuelle, pour se prononcer sur l'opportunité de généraliser ce type de pratique, et en particulier sur le dépistage et le traitement de la dépression postnatale. D'autant que l'organisation de dépistages préventifs au niveau de la population ressort des compétences des Communautés. Pour la ministre, l'Office de la naissance et de l'enfance (ONE) et Kind en Gezin sont "les partenaires les plus adéquats pour réaliser ce dépistage".
3 questions à Pr Luc Roegiers, pédopsychiatre périnatal aux cliniques UCL-Saint-Luc
La dépression postnatale est-elle un sujet régulièrement abordé en consultation ? Est-elle négligée, selon vous ?
La notion même de dépression postnatale est soumise à bien des discussions. Il ne s'agit pas de dépression comme une autre, mais d'un moment d'existence exigeant en réajustements. Sous-estimer la dépression postnatale, c'est sous-estimer la grande aventure corporelle, émotionnelle et relationnelle de la femme; tout comme sous-estimer le burn-out professionnel, c'est sous-estimer l'importance de trouver du sens et de l'oxygène dans son métier. Dans cette perspective, oui, la dépression postnatale est probablement encore négligée. Même si les équipes périnatales sont de plus en plus articulées entre sages-femmes, obstétriciens, équipes pédiatriques, ONE et médecins généralistes par des transmissions de qualité : non pas pour stigmatiser les mamans vulnérables, mais pour chercher avec elles plus de présence, plus de ressources. J'insiste un peu plus sur les équipes pédiatriques et l'ONE car ce sont elles que les mamans rencontrent en post-partum.
Les autorités américaines recommandent un dépistage systématique, est-ce opportun ? Faisable ? Et si oui, comment ?
La mentalité anglo-saxonne est plus orientée vers la systématisation et l'efficacité. Déjà au Royaume-Uni, à l'aide de l'échelle d'évaluation créée par John Cox, les soignants repèrent les mamans en difficulté. Chez nous, les grilles d'évaluation sont parfois moins bien reçues lorsqu'on doit répondre à ce genre d'items : "Je me suis sentie effrayée ou paniquée" ou bien "Il m'est arrivé de penser à me faire du mal"… En outre, il ne suffit pas de débusquer la vulnérabilité (cela, c'est relativement facile), il faut surtout créer la confiance et disposer d'outils appropriés. Or, pour l'outil le plus précieux, il est déjà fort tard en post-partum; car c'est la prévention qui est centrale : la dépression postnatale se traite par anticipation pendant la grossesse. Il s'agit d'éviter et de réduire les stress, de faciliter les liens soutenants (surtout dans le couple), de répondre aux besoins de façon personnalisée.
Quels sont les signes annonciateurs ? Et en quoi consistent les traitements ?
L'isolement, le débordement, la déception, la perte d'estime de soi, la peur des conséquences de tout cela sur l'enfant… sont des vécus insidieux. Ils sont souvent consécutifs à des contextes médicaux, sociaux et relationnels difficiles. La mise au monde est une transformation qui doit être accompagnée depuis les premiers moments du désir d'enfant. Dans l'espèce humaine, on ne se reproduit pas tout seul. Après la naissance, les mamans en malaise peuvent bénéficier de visites des professionnelles de l'ONE; et de sages-femmes à domicile qui bien heureusement se multiplient. Parfois, lorsque la dépression entraîne une anxiété submergeante, un épuisement extrême, des perturbations dans les relations proches, un vécu négatif du bébé, il faut également un accompagnement psychologique et parfois un traitement antidépresseur (mais pas chez 8 % des mamans comme aux USA !)