Ce courant marin inquiète les scientifiques car sa perte pourrait faire baisser les températures de 30°C en Europe : "Des hivers comme au Canada"
Le courant océanique Amoc est le tapis roulant qui amène de l'eau chaude de l'Équateur vers nos régions, aidant à conserver un climat doux en Europe. Des scientifiques craignent son effondrement en raison du changement climatique.

- Publié le 24-02-2024 à 21h11
- Mis à jour le 24-02-2024 à 22h28

Il commence à inquiéter de plus en plus les scientifiques, qui sont d'ailleurs de plus en plus nombreux à l'étudier de toutes les manières possibles. Et pour cause, ce courant océanique est largement responsable d'un climat doux en Europe. Sans lui, il pourrait faire jusqu'à 30 degrés de moins dans nos régions en février. En hiver, l'Europe ressemblerait donc au Canada actuel… Le courant océanique Amoc porte un nom barbare (Atlantic meridional overturning circulation ou Circulation méridienne de retournement atlantique) mais il faut le voir comme le tapis roulant qui amène de l'eau chaude de l'Équateur vers nos régions. Il réchauffe les eaux de l'Atlantique Nord et les températures sur les terres européennes. En pratique, à mesure que l'eau chaude s'écoule des tropiques vers le nord, elle se refroidit et sa quantité en sel croît. Cette eau plus dense et froide s'enfonce alors dans l'océan, et se propage vers le sud.
Plusieurs études, ces derniers temps, alertent sur un possible effondrement de ce courant d'ici la fin du siècle ou sur le fait que nous sommes déjà sur le chemin d'un basculement qui pourrait y mener. En cause ? Le réchauffement climatique. Les conséquences pour les Terriens seraient énormes. Toutefois, les incertitudes de la science sont tout aussi grandes. Il n'existe en effet des observations directes sur ce courant que depuis 2004, ce qui est fort récent. Les instruments placés en mer indiquent cependant un affaiblissement de ce courant, et semblent montrer que l'eau transportée par le courant a diminué de quelques millions de mètres cubes par seconde (sur une vingtaine de millions, soit environ cent fois le flux du fleuve Amazone).
Arrivée massive d'eau douce
On sait en tout cas que l'Amoc a deux états possibles. Le premier est l'actuel, dans lequel sa circulation est très forte et cause un grand transport de chaleur des basses latitudes (Équateur) vers les hautes latitudes. Cette énergie réchauffe les eaux des côtes européennes et favorise un climat doux en Europe.
Le second état affiche une circulation bien plus faible, avec moins de chaleur transportée depuis l'Équateur vers les hautes latitudes et donc un climat plus froid en Europe. C'est arrivé dans un passé très lointain, comme le montrent les données paléoclimatiques. "Brusquement, pour une raison que nous ne comprenons pas tout à fait, beaucoup de glace a fondu et est entrée d'un coup dans l'Atlantique Nord, évoque le spécialiste de la modélisation du climat Francesco Ragone (UCLouvain et IRM). Cette eau douce, qui ne contient donc pas de sel, a réduit la densité de l'Atlantique Nord. Or, c'est la région du monde où l'eau devrait s'enfoncer. L'eau plonge si elle est plus lourde. Si la densité de l'eau est réduite, l'eau ne sombrera pas et le tapis roulant qu'est l'Amoc peut stopper ou du moins ralentir".
Dans ce cadre, on comprend bien les inquiétudes des scientifiques, liées au réchauffement climatique actuel : "Une partie de la raison pour laquelle l'Amoc peut ralentir est la fonte des glaces. Cette arrivée d'eau fraîche par la fonte des glaces (l'autre source étant les précipitations, NdlR) est ici surtout causée par l'Arctique et le Groenland", précise Francesco Ragone.
Des chercheurs néerlandais ont récemment montré que si d'immenses quantités d'eau douce étaient ajoutées dans l'océan – 80 fois le taux de fonte actuel du Groenland – cela entraînerait un basculement (ou "tipping point") menant rapidement à un effondrement de l'Amoc. Le climat changerait alors drastiquement. En hiver, l'Europe serait en moyenne sous zéro de novembre à avril (ce qui n'arrive pas actuellement) tandis qu'en été la température moyenne tomberait à 15°C (au lieu de 20°C). En février, on pourrait perdre jusqu'à 30°C en Scandinavie et au Nord de la Grande-Bretagne et environ 10°C en Belgique. "Ce n'est pas un type de scénario Age de glace où tout est gelé et où il y a de la glace en été, mais les hivers ressembleraient probablement davantage à ceux du Canada actuel qu'à ceux d'Europe", précise Francesco Ragone.

Taux de fonte irréaliste
"Mais il faut être clair, nuance immédiatement le chercheur de l'UCLouvain et de l'IRM. Ces résultats ne sont pas représentatifs de ce qui se passera dans le futur. Cette étude néerlandaise n'est pas une projection. Pour avoir une projection dans le futur, il faudrait simuler une augmentation des gaz à effet de serre, et à ma connaissance, de telles simulations réalistes n'ont jamais abouti à un effondrement permanent de l'Amoc. Cette étude-ci est en fait une expérience artificielle, qui consiste à forcer un modèle numérique du climat vers un effondrement de l'Amoc, en simulant l'injection de quantités artificielles d'eau douce dans l'Atlantique Nord. Son but est d'étudier les impacts d'un effondrement de ce courant marin et de trouver des chiffres qui permettraient de dire si le système est en train de passer d'un état à l'autre. Les taux de fonte de glace utilisés dans l'étude ne me paraissent pas réalistes, même pour l'avenir." En outre, la simulation de l'étude néerlandaise ne tient pas compte d'autres facteurs entraînés par le dérèglement climatique. "Le réchauffement climatique implique aussi par exemple le changement des schémas de circulation atmosphérique, qui modifie l'effet que les vents peuvent avoir à la surface de l'océan. Cela peut également modifier le transport de l'énergie et peut donc amplifier ou contrecarrer ces effets de l'Amoc."
Dans leur étude, les chercheurs néerlandais pensent aussi avoir trouvé un signal d'alerte précoce, qui indiquerait que l'on se trouve actuellement "en route vers un point de basculement" menant à un effondrement de l'Amoc. Ce paramètre est la quantité d'eau douce transportée à 34° Sud dans l'Atlantique, qui doit atteindre un minimum. Cette étude fait suite à une autre, parue en juillet, qui prédisait cet effondrement entre… 2025 et 2095.
Variabilité naturelle ?
Les deux études sont cependant controversées. Pour la première recherche, le paramètre choisi ne montrerait actuellement aucune baisse, selon certaines observations. Tandis que la deuxième étude, encore plus critiquée, utilisait une technique "hautement spéculative", selon Francesco Ragone. "On ne voit aucune preuve – du moins ce que je considère une preuve ! – que l'on approche d'un point de bascule. Pour l'instant, ce qu'on observe dans les données est une diminution de l'Amoc sur la dernière décennie. L'indicateur utilisé est la quantité d'eau transportée à 20° Nord dans l'Atlantique. Les instruments ont été placés à cet endroit car le volume d'eau transporté y est représentatif de toute la circulation. Mais les valeurs de diminution observées correspondent à une variabilité naturelle… Est-ce donc une tendance ou pas ? La science n'est pas unanime. La preuve d'une tendance vient en fait des modèles de simulation ou des observations indirectes."
Un effondrement ?
"Y aura-t-il un effondrement de l'Amoc ? Mon opinion est la même que celle du Giec (experts de l'Onu sur le climat, NdlR). L'Amoc va décroître, peut-être même beaucoup, mais un effondrement est très improbable. La plupart des simulations montrent une diminution, mais pas un effondrement. Il y a quelques cas d'effondrement, mais suivis par un rétablissement. Pour le Giec, la probabilité d'effondrement est inférieure à 5 %. Mais comme cet effondrement est un événement à basse probabilité, mais à très haut impact, on ne peut pas faire comme si cela n'existait pas ! Toutefois, si je mets ma casquette de citoyen, si j'étais ministre pour les dix prochaines années, je penserais plutôt à investir contre les vagues de chaleurs et des sécheresses, car à ce niveau, nous sommes certains qu'il y aura des hausses importantes."
Si l'effondrement est improbable, quelles seraient cependant les conséquences d'un Amoc "affaibli" (diminué) sur l'Europe ? "On pourrait s'attendre à un changement de la circulation atmosphérique et des précipitations (à la hausse ou à la baisse, on l'ignore)… Le Giec prévoit aussi davantage de tempêtes hivernales dans nos régions. L'Europe serait aussi plus froide." À quel point et de combien de degrés ? Assez pour compenser la hausse potentielle des températures (2 à 4°C) entraînée par les gaz à effet de serre d'ici 2100 ? On ne peut pas l'exclure mais pour l'instant, les scientifiques ne disposent pas de bonnes estimations quant au degré de refroidissement de l'Europe entraîné par un Amoc affaibli, car cela dépend de nombreux paramètres. "Nous avons de bonnes estimations du réchauffement climatique. Mais nous n'avons pas d'estimations du refroidissement entraîné par une réduction de l'Amoc, indique encore M. Ragone, qui a fait le point sur l'Amoc lors de la première conférence sur le climat du Belgian Climate Centre. Nous ne sommes donc pas en mesure de dire quelle part du réchauffement climatique sera absorbée par le refroidissement de l'Amoc. L'Amoc reste encore un mystère à bien des égards. Mais c'est une aire de recherche très active. Je pense que dans le prochain rapport du Giec, nous aurons davantage d'informations que dans le précédent."
À ce stade, malgré les observations de décroissance de l'Amoc, on ne voit en tout cas aucun signe que l'Europe se refroidirait. "L'affaiblissement de l'Amoc est encore trop limité pour voir un impact sur les températures européennes. Pour commencer à voir un effet, il faudrait que l'Amoc continue à s'affaiblir et bien plus fort. Pour voir un effet, cela pourrait prendre 50 à 100 ans, selon certaines projections."