Premier vol d'essai de la fusée de Jeff Bezos : "C'est un succès incontestable, les choses peuvent désormais aller assez vite"
La fusée pourrait être totalement opérationnelle d'ici à quelques mois à un an. À terme, Blue Origin vise huit lancements par an et va concurrencer Space X. Le programme lunaire, auquel la New Glenn doit aussi participer, est cependant dans le flou, avec l'arrivée de Donald Trump.

- Publié le 16-01-2025 à 14h16
- Mis à jour le 16-01-2025 à 15h20

Le lanceur New Glenn de Blue Origin, la société spatiale détenue par le fondateur d'Amazon et milliardaire Jeff Bezos, a décollé jeudi de Cap Canaveral, dans l'État américain de Floride, pour son premier vol. Le vol d'essai de cette fusée de 98 mètres avait été reporté plusieurs fois cette semaine en raison de conditions météorologiques défavorables et d'un problème technique. Mais cette fois, la fusée porteuse a pu être placée en orbite autour de la Terre. Après le lancement, le propulseur d'appoint de la fusée devait atterrir sur une plate-forme à environ 1 000 kilomètres dans l'océan Atlantique pour pouvoir être réutilisé. Mais cette opération, qui avait été qualifiée "de cerise sur le gâteau" par Jeff Bezos a pour sa part échoué, ce premier étage ayant été perdu.
Ce test est néanmoins une réussite, selon l'expert du spatial Gregor Rauw (ULiège). "Le véritable objectif était d'atteindre l'orbite, le retour du premier étage était un bonus. C'est tout de même un lanceur de grande capacité qui a fonctionné du premier coup, le succès est incontestable. Et ce vol d'essai étant réussi, les choses peuvent désormais aller assez vite. La fusée pourrait être totalement opérationnelle d'ici à quelques mois ou à un an. À terme, Blue Origin vise huit lancements par an. "
Activités et concurrents
Pour quoi faire ? "Un des plus grands objectifs" de la New Glenn, c'est le lancement de la constellation de satellites Kuiper d'Amazon, propriété de Jeff Bezos, pour fournir un accès mondial à l'internet haut débit via une constellation de plus de 3 000 satellites en orbite terrestre basse. "Un peu comme SpaceX avec les lancements Starlink, ils seront donc en fait leurs propres clients". L'objectif de la New Glenn est aussi de fournir des lancements pour des compagnies privées ou des nations, par exemple pour des satellites de télécommunications ou d'observation de la Terre. "Là, c'est un concurrent qui va casser le monopole, côté États-Unis, que Space X a construit au cours des dernières années."
Sur ce terrain, la New Glenn se retrouvera donc "en concurrence directe" avec Space X mais aussi "probablement au moins partiellement" avec l'Européenne Ariane 6, analyse l'expert de l'ULiège. "New Glenn a la possibilité d''amener jusqu'à 13 tonnes de charge utile sur orbite de transfert vers l'orbite géostationnaire ; Ariane 6 a une capacité de 11 tonnes et demie. On est donc dans la même catégorie de lanceur qu'Ariane 6, le Falcon 9 ou même le Starship."
En effet, comme Space X avec Starship, Blue Origin a signé des contrats avec la Nasa pour amener du matériel et des astronautes à la surface de la Lune, dans le cadre du programme de retour lunaire Artemis. C'est la fusée New Glenn qui devrait y amener ces différents atterrisseurs en projet. De manière générale, Blue Origin et sa fusée seront une "bouffée d'oxygène pour la Nasa, en ce sens que l'agence ne sera plus uniquement dépendante à l'avenir de Space X. On voit bien que l'on ne peut pas vraiment classer Boeing dans les concurrents sérieux pour le moment. Pour l'instant, les sociétés United Launch Alliance et Space X fournissent des fusées pour la Nasa. Blue Origin s'y ajoute".
Avenir flou pour le spatial américain
Cependant, avec l'arrivée de la nouvelle administration Trump, le futur du spatial public américain est actuellement "dans le flou le plus complet", observe Gregor Rauw. "Ce qui est certain, c'est que la Nasa a des problèmes avec le bouclier thermique de la capsule destinée au vol habité vers la Lune, Orion, qu'il faut résoudre avant de pouvoir envoyer des astronautes dans une mission lunaire. Ce programme lunaire Artemis a aussi un problème sérieux de coûts. Au niveau financier, la Nasa est vraiment dans une sale situation. Le coût était irréaliste dès le départ : il s'agissait de faire beaucoup mieux que les programmes (lunaires) Apollo avec une fraction du budget… Enfin, il y a aussi la question de savoir ce que l'on va faire avec les infrastructures prévues : la base à la surface de la Lune, la station en orbite lunaire… Entre-temps, Elon Musk, qui avait fait pression pour qu'on aille sur la Lune se tourne déjà vers Mars (il a dit récemment que la Lune est une "distraction"). Or, les problèmes que connaît la Nasa pour le moment sont en grande partie liés à l'administration Trump version 1, puisque c'est Donald Trump, lors de son premier mandat, qui a souhaité retourner vers la Lune. Et c'est le Starship d'Elon Musk qui doit être utilisé pour alunir, un scénario qui selon moi ne tient pas la route."
Quant au futur patron de la Nasa, le milliardaire de la tech et "astronaute privé" Jared Isaacman, un proche d'Elon Musk choisi par le président élu Trump, il s'est pour l'instant peu exprimé. "Mais c'est comme si le berger avait ramené le loup dans la bergerie. Jared Isaacman est quelqu'un qui pousse très fort vers la privatisation des activités spatiales – même si ce n'est pas quelqu'un d'aussi extrême que Musk à ce niveau-là. Si Musk est la première division dans ce domaine, Jared Isaacman, c'est plutôt la D2 !"