Nos enseignants sont-ils trop payés ? Voici les dix choses à savoir sur leur salaire
S'il faut faire des économies, le ministre-Président Pierre-Yves Jeholet (MR) a laissé entendre qu'il irait bien chercher dans la masse salariale des profs en Fédération Wallonie-Bruxelles. Décryptage.

- Publié le 06-10-2023 à 06h41
- Mis à jour le 12-10-2023 à 19h32

La Commission européenne a publié, ce jeudi, son dernier rapport Eurydice sur le salaire des enseignants. Le sujet fait écho à l'actualité chez nous. On sait que la rémunération des équipes éducatives représente l'essentiel des dépenses de la Fédération Wallonie-Bruxelles. "Le budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles, c'est à 75 % l'enseignement, a rappelé cette semaine le ministre-Président Pierre-Yves Jeholet (MR) en pleine rédaction du Budget 2024 de l'institution. Et le budget de l'enseignement, c'est 85 % de masse salariale, a-t-il expliqué. Si on doit faire des efforts, c'est dans la masse salariale."
1. Que nous dit Eurydice ?
Le niveau de salaire réel moyen des enseignants est fortement corrélé au produit intérieur brut (PIB) par habitant d'un pays. Plus celui-ci est élevé, plus le salaire annuel moyen des profs est élevé. En 2021-2022 (l'année étudiée dans le rapport présenté), les trois communautés de Belgique figuraient dans le groupe des mieux lotis. Avec des salaires annuels brut de départ variant de 33 402 euros (en maternelle, primaire et secondaire inférieur) à 41 524 euros (en secondaire supérieur), la Fédération Wallonie-Bruxelles devançait la plupart des autres pays. Seuls quelques-uns (l'Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas, le Luxembourg et le Danemark) faisaient mieux. Pole position belge aussi, concernant les augmentations auxquelles un enseignant peut prétendre en cours de carrière. Mais attention, ces constats doivent être nuancés.
2. Que gagnent exactement les profs ?
Les salaires bruts ne disent rien du salaire poche. En outre, les moyennes salariales cachent d'énormes disparités au cas par cas. Ainsi ne reflètent-elles que la situation des enseignants nommés, pleinement formés et engagés à temps plein, pas celle des nombreux autres. De plus, le salaire varie fortement du début à la fin d'une carrière.
Alors qu'en est-il donc exactement chez nous ? Le salaire de l'instit maternel et primaire est le même que celui du prof de 1e, 2e et 3e secondaire. Aujourd'hui, le débutant touche entre 2 050 et 2 350 euros net par mois, en fonction de sa situation familiale (barèmes du 1er janvier 2023). En 4e, 5e et 6e secondaire, le salaire du prof entrant, titulaire d'un master, varie entre 2 335 et 2 690 euros net par mois.
3. L'ancienneté, ça paie ?
Avec 5 ans d'ancienneté, on paie un professeur temporaire qui enseigne en maternelle, en primaire ou en 1e, 2e et 3e secondaire, entre 2 210 et 2 540 euros net. Avec 15 ans de service, il touchera entre 2 540 et 2 940 euros. Avec 25 ans de métier, de 2 870 à 3 300 euros. Et à 62 ans, entre 3 060 et 3 500 euros.
Pour un temporaire qui donne cours en 4e, 5e et 6e secondaire avec 5 ans d'ancienneté, le revenu à temps tourne entre 2 570 et 2980 euros. Entre 3 040 à 3 480 avec 15 ans de service. Entre 3 460 et 3 950 euros avec dix ans d'expérience en plus. Et entre 3 640 et 4 120 euros à 62 ans.
Pour l'enseignant nommé, il faut ajouter entre 40 et 60 euros net mensuels.
4. Comment sont fixés ces salaires ?
Dans l'enseignement, on ne parle d'ailleurs pas de salaires mais de barèmes. Ceux-ci sont liés à la fois au diplôme obtenu et au niveau d'enseignement presté. Pour reprendre les exemples précédents, les profs de maternelle, primaire et de secondaire inférieur titulaires d'un bachelier ou d'un master dépendent du barème 301. En secondaire supérieur, les titulaires d'un bachelier passent au 346 (non détaillé plus haut), et ceux qui ont un master au 501. Plus le chiffre monte, plus le salaire est élevé.
Outre les barèmes, d'autres facteurs déterminent le salaire des enseignants. Le fait d'être nommé ou pas, comme on l'a vu ci-dessus, mais aussi le fait d'être porteur du titre requis (tous les diplômes liés à la fonction), d'un titre suffisant ou d'un titre de pénurie : seul le premier prétend au barème officiel, les autres à des salaires de moins en moins élevés, plus on descend de catégorie.
5. Payés, mais pour quoi faire ?
Un employé classique est payé pour 38 heures de travail par semaine. Chez les enseignants, c'est beaucoup moins clair.
Seules deux de leurs cinq missions sont clairement balisées en Fédération Wallonie-Bruxelles. Les heures de cours données, bien sûr. En maternelle, l'instit preste 26 périodes de 50 minutes par semaine. En primaire, 24 périodes. Dans le secondaire inférieur, 22, et dans le secondaire supérieur, 20. Mais évidemment, leur charge de travail ne se limite pas aux heures prestées en classe. S'y ajoutent notamment deux périodes par semaine de travail collaboratif.
6. Et le travail hors classe ?
Quant au reste, il n'est pas précisé. Le travail pour la classe (préparations de cours, corrections, etc), la formation en cours de carrière et les services à l'école et aux élèves (fêtes scolaires, réunions des parents, etc) ne font l'objet d'aucun comptage. Les statistiques d'Eurydice ne comparent d'ailleurs que les salaires annuels sans tenir compte de l'ensemble du travail fourni. Les syndicats demandent de longue date que la charge de travail totale soit objectivée, chez nous, ce qui permettrait de comparer des salaires horaires. Mais on serait bien en peine de fournir ces données, à ce stade, ce travail n'ayant pas commencé malgré les promesses. Des salaires horaires permettraient d'ailleurs aussi de tenir compte du nombre de jours de congé (qui n'interviennent pas non plus dans les comparaisons internationales de salaires).
7. Quelle sécurité d'emploi ?
Le salaire, avec toutes ses variations, n'est pas le seul élément à prendre en compte, ni dans les comparaisons internationales, ni quand on réfléchit à rendre le métier plus attrayant. La sécurité d'emploi est aussi un paramètre important. N'en bénéficient, chez nous, que les enseignants "nommés" à titre définitif (le nombre d'heures prestées pour y arriver varie en fonction des réseaux). Les autres peuvent voir s'interrompre leur mission à chaque rentrée.
8. D'autres avantages ?
Voiture de société, chèques repas, éco-chèques, treizième mois ou autres avantages extralégaux : rien de tout ça pour les enseignants en Fédération Wallonie-Bruxelles ni ailleurs en Europe. C'est un aspect qui pourrait entrer en ligne de compte si on se lançait dans une comparaison avec d'autres métiers.
9. Que pèsent les salaires dans le budget francophone ?
En 2022, les salaires octroyés aux personnels des écoles en Fédération Wallonie-Bruxelles ont dépassé les 6 milliards d'euros (6,065 exactement). Selon les prévisions de la Cour des comptes, ils devraient approcher les 6,4 milliards en 2023.
10. Faut-il couper dedans ?
Comme on peut s'en douter, quand Pierre-Yves Jeholet laisse entendre qu'il faut couper dans la masse salariale des enseignants, les syndicats bondissent. "On a un des enseignements les mieux financés d'Europe ? Peut-être, reconnaît Adrien Rosman (Setca-Sel). Mais comment utilise-t-on cet argent ?" Et de pointer l'existence des différents réseaux comme la dépense la plus inutile selon lui. "Au lieu de penser à diminuer les salaires, il faudrait au contraire relever ceux des enseignants débutants", revendique-t-il en évoquant aussi l'idée de rationaliser les options.
"On parle toujours de la masse salariale globale, ajoute Joseph Thonon (CGSP Enseignement), ce qui ne concerne pas que les profs en classe. Il y a aussi les départs en préretraites et les détachements pour toutes sortes d'autres fonctions."
Pour Roland Lahaye (CSC Enseignement) non plus, pas question de sabrer dans les revenus "d'autant qu'une partie de ceux-ci sont parfois utilisés pour acheter du matériel de cours ou informatique". Comme ses deux confrères, il évoque plutôt l'idée d'uniformiser des conditions salariales aujourd'hui fort disparates.