Même sans poste au sein du gouvernement, le CD & V pèse dans la majorité bruxelloise : "C'est le casse du siècle"
Le CD & V soutient le gouvernement Dilliès sans y siéger. En échange, il négocie une présence accrue dans les organismes publics et les cabinets ministériels.


- Publié le 20-03-2026 à 06h35
- Mis à jour le 20-03-2026 à 09h42
Comment répartir trois postes entre quatre partis néerlandophones ? Pendant plus de 500 jours, l'équation a semblé insoluble. Elle a bloqué la formation du gouvernement bruxellois. Le verrou a sauté en février grâce, notamment, au "sacrifice" d'un parti : le CD & V a accepté de soutenir la majorité, sans garantie d'obtenir de maroquin ministériel ou de secrétariat d'État.
In fine, l'équipe dirigée par Boris Dilliès (MR) a conclu un "drôle de deal" avec les chrétiens-démocrates flamands. Benjamin Dalle, chef de file du parti dans la capitale, a consenti à rejoindre la majorité… sans figurer dans le gouvernement.
Cela n'a pas empêché le CD & V de vendre chèrement sa participation. "Ce qu'ils sont en train d'obtenir, pour un parti qui ne dispose que d'un seul élu, c'est le casse du siècle", glisse une source gouvernementale. "Ramener le CD & V à table a coûté cher, surtout à Anders."
De beaux mandats
Alors que la négociation de répartition des mandats dans les organismes publics bruxellois bat son plein, le CD & V semble tirer son épingle du jeu. Chaque parti bénéficie ainsi de sa quote-part de "points" permettant de désigner des administrateurs, dans différents organismes publics. Dans une ébauche que La Libre a pu consulter, le parti de Benjamin Dalle obtiendrait un volume de postes nettement supérieur à son poids électoral (5 102 voix et 6 % des voix néerlandophones). Le temps où 30 % des Néerlandophones de Bruxelles votaient CD & V est révolu… Mais sa connaissance des rouages du pouvoir n'a pas disparu.
Le CD & V est ainsi en passe d'obtenir des postes de commissaires de gouvernement auprès de la Stib, un mandat stratégique chez Actiris (potentiellement la présidence du comité de gestion), mais aussi à la SAU ou chez Citydev. Les discussions sont toutefois sensibles pour certains postes clés, comme à la SLRB ou à la Stib, apprend La Libre.
"Certains partis le CD & V en tête sont un peu gourmands, donc le processus prend du temps. Le CD & V estime qu'il doit obtenir une compensation au fait de ne pas avoir de cabinet", glisse une source néerlandophone. Selon les projections, les chrétiens-démocrates pourraient même récolter plus de mandats qu'Anders, qui dispose pourtant de deux sièges au Parlement contre un seul pour le CD & V.
L'ingénierie démocratique
À défaut de poids électoral, le CD & V monnaie son statut de "faiseur de roi". Sans lui, le gouvernement Dilliès ne disposerait pas de majorité côté néerlandophone et serait par exemple incapable de voter le budget de la Commission communautaire commune (Cocom), lequel requiert une double majorité.
"C'est un fait unique dans l'histoire de notre pays", admet Benjamin Dalle, qui bénéficie d'un "droit de regard" sur l'action du gouvernement.
""J'avoue, notre position peut paraître difficile, un peu floue, elle s'apparente à de l'ingénierie démocratique. Mais nous voulons concrétiser notre programme autant que possible, et nous le ferons à divers niveaux.
"Notre position peut paraître difficile, un peu floue, elle s'apparente à de l'ingénierie démocratique", appuie-t-il. Le CD & V entend toutefois faire entendre sa voix à la table gouvernementale. "Nous voulons concrétiser notre programme autant que possible, et nous le ferons à divers niveaux. De nombreux dossiers (bilinguisme, lutte contre la drogue, emploi et économie etc.) nous tiennent à cœur, nous serons critiques mais toujours constructifs", ajoute le député bruxellois.
Pour ce faire, cet ancien avocat, bruxellois d'adoption, né à Bruges, cumule sa fonction de député bruxellois avec celle de sénateur et de président de la Vlaamse Gemeenschapscommissie (VGC).
"Au départ, l'idée de confier à notre parti une nouvelle responsabilité politique (NdlR: un poste de secrétaire d'État voire commissaire de gouvernement) a été envisagée", ajoute Benjamin Dalle. "Avec tout ce qui accompagne une telle fonction, un cabinet, des collaborateurs, des frais supplémentaires, cela aurait été très bien rémunéré. Mais, en ces temps de rigueur budgétaire, tout le monde doit se serrer la ceinture. Alors, nous avons préféré abandonner cette piste. On aurait donné un mauvais signal. Surtout, notre impact sur les affaires aurait été limité".
Un shadow cabinet
Pour peser, le parti a malgré tout obtenu des moyens qui leur permettent d'entretenir une sorte de shadow cabinet (cabinet fantôme) : grâce à ses différents mandats, Benjamin Dalle dispose de trois collaborateurs personnels (peut-être bientôt quatre) et a placé deux "antennes" au cœur de l'exécutif.
L'une travaille au cabinet du Ministre-Président Boris Dilliès avec rang de cheffe de cabinet, l'autre officie chez Laurent Hublet (Les Engagés) sur les dossiers de zones franches.
Ils lui permettent de rester informé de l'action du gouvernement, et de peser éventuellement sur les décisions.
Car en pratique, l'ancien ministre flamand est régulièrement invité à participer aux travaux du gouvernement, notamment aux discussions budgétaires. Ses collaborateurs participent aux réunions préparatoires et Benjamin Dalle lui-même assiste à certaines réunions du gouvernement.
Un problème de séparation des pouvoirs ?
Cette omniprésence d'un député dans les rouages gouvernementaux fait lever quelques sourcils. Zakia Khattabi, cheffe de groupe Ecolo, a été la première à pointer sur BX1 une situation qui "interroge au regard du principe fondamental de séparation des pouvoirs". En pratique, un "sherpa" de Benjamin Dalle assiste aux réunions préparatoires du gouvernement. Plus problématique : Benjamin Dalle lui-même a déjà participé en personne à plusieurs réunions du cabinet ministériel.
"Juridiquement, c'est un problème car il n'est pas censé être là, en tant que parlementaire, glisse une source bruxelloise, évoquant un risque de recours au Conseil d'État.
Guillaume Delvaux, constitutionnaliste à l'UCLouvain, tempère toutefois : "Ce serait davantage un problème politique que juridique. Tant qu'il ne signe pas les actes du gouvernement, sa présence n'a pas d'implication directe sur la validité des décisions."
Tension avec la N-VA et "passager clandestin"
Le malaise est cependant déjà palpable.
La semaine dernière, une réunion de la VGC (Vlaamse Gemeenschapscommissie, l'organe qui s'occupe des matières communautaires flamandes en région bruxelloise), s'est terminée en eau de boudin. Un collaborateur de la N-VA a en effet exigé et obtenu le départ d'un collaborateur du CD & V, dont la présence était jugée indue.
Cieltje Van Achter (N-VA) participe en effet, en tant que ministre flamande en charge des matières bruxelloise, à ces réunions. Elle y côtoie Elke Van den Brandt (Groen), Dirk De Smedt (Anders) et Ans Persoons (Vooruit). Mais refuse d'y travailler avec le CD & V, qui lui a grillé la politesse pour intégrer le gouvernement bruxellois.
La ministre a depuis demandé au Collège de la VGC de se réunir pour clarifier les règles de délibération.
L'avenir dira si la position du CD & V, très particulière et pour le moins ambiguë, sera tenable pour la majorité bruxelloise. Et si le CD & V, considéré comme un "passager clandestin" par la N-VA, parviendra à trouver son compte dans cette dynamique inédite.