Six cousins veulent couper le nez et les oreilles d'un autre cousin à cause d'une relation extraconjugale avec une cousine
L'attaque aurait pu coûter la vie à Naem (prénom d'emprunt), qui a survécu après plusieurs interventions chirurgicales, mais qui, surtout, ne semble nourrir aucune rancune à l'encontre de ses cousins. Croquis de justice.

- Publié le 19-02-2023 à 15h12

C'est une histoire peu habituelle qui anime, cet après-midi-là, la 54e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles. C'est quasiment toute une famille (que nous appellerons Faraz) qui est concernée. Les prévenus, six hommes, de 18 à 40 ans, se nomment en effet Faraz. Tout comme le jeune homme et la jeune femme assise un peu plus loin qui se sont constitués partie civile. Au cœur du dossier, une expédition punitive et familiale mêlant honneur souillé, codes culturels, histoires d'amour, adultère et trahison fraternelle.
Les six prévenus (que nous prénommerons Bachar, Melaz, Issam, Nassim, Salah et Adil) ont attaqué Naem (prénom d'emprunt) parce qu'il entretenait une relation avec Myrna (prénom d'emprunt), qui est à la fois l'épouse de Bachar, la sœur d'Adil, et la cousine des autres protagonistes.
L'attaque en question était tout aussi originale : les six gaillards voulaient "donner une leçon" à Naem en lui coupant les oreilles et le nez. Il s'agirait, explique-t-on, d'une "tradition ou d'un rite" en Syrie qui a lieu lorsqu'on souhaite marquer un homme adultère. L'opération aurait pu coûter la vie à Naem qui n'a survécu que grâce à plusieurs interventions chirurgicales. Le jeune homme s'en sort avec quelques séquelles seulement. Et surtout, sans aucune rancune vis-à-vis de ces cousins. "Je n'en veux à personne, c'est quand même ma famille", répétera-t-il à outrance, sous le regard stupéfait du président du tribunal. Un président qui prend alors conscience de la complexité de l'affaire qu'il devra traiter.
Torture, traitements inhumains ou coups et blessures ?
Pour rien arranger, le magistrat éprouve toutes les peines du monde à communiquer avec les acteurs de cette improbable pièce, qui ne parlent pas le français et sont assistés par plusieurs traducteurs. La salle est comble et parfois bruyante, ce qui ne facilite pas la tâche du président. Lequel se montre parfois consterné. Notamment quand la mère d'un des prévenus se promène, nus pieds, dans la salle d'audience pour distribuer des casse-croûte à la petite famille. "Madame, que faites-vous ?, lance, courroucé, le magistrat. C'est un tribunal, nous ne sommes pas au parc. J'ai l'impression qu'on ne se rend pas compte de la gravité des faits. Il s'agit d'une tentative d'assassinat avec des peines pouvant aller jusqu'à 20 ans de prison."
Les faits, certes, sont graves. Encore faut-il les qualifier pénalement. S'agit-il véritablement de tentative d'assassinat ? De torture ? De traitements inhumains ou de "simples" coups et blessures ? C'est tout le débat.
"Le tuer ? Non, c'est pas permis dans la religion"
Pour faire simple, dans cette histoire pas simple, il se raconte que Naem aurait provoqué ses cousins en sortant avec Myrna. Outre son mode de vie libertin (il aurait envoyé des photos de lui, nu, ainsi qu'en pleins ébats), le jeune garçon aurait été irrespectueux, malgré les nombreux appels des cousins lui intimant de changer d'attitude. En vain. Raison pour laquelle les cousins se sont réunis et ont décidé de rendre une petite visite à Naem "pour discuter et lui donner une leçon".
La "discussion" a eu lieu devant l'immeuble où vivait Naem à Bruxelles. Pile devant une caméra de surveillance. Les faits ont donc été filmés et récupérés dans une vidéo de 41 secondes. Sur cette vidéo, on voit une "discussion" franche : un des cousins est assis sur Naem, un autre lui assène des coups de couteau. Au visage, au biceps gauche, à la carotide. Combien au total ? Aucun des prévenus ne saura répondre. Certains ont oublié. D'autres nient les faits. Melaz, lui, ose une explication : "Le tuer, non parce que ce n'est pas permis dans la religion. Si je voulais le tuer, je serai venu la nuit et je l'aurai frappé en plein cœur. Là, c'était juste une explication".
Au total, huit coups seront portés. Tous auraient pu être fatals, pointe la procureure. "Monsieur Naem dit bien s'entendre avec ses cousins, mais il s'agit d'une infraction pénale grave. Certains voulaient l'égorger, d'autres lui couper les oreilles et le nez. La version des prévenus ne cesse de vaciller, elle est difficilement crédible. On a tout entendu, sauf des regrets", explique la procureure. Qui demande une requalification en fait de torture. Et plaide des peines allant de 4 à 7 ans, selon les implications de chacun.
L'une des avocates des prévenus se lève pour plaider à son tour. Elle rappelle d'abord que Naem, la victime, n'est pas un saint homme. Qu'il a fait l'objet d'une plainte pour agression sexuelle. Que ses déclarations sont changeantes, peu claires. "Mon client – et je ne parle que pour lui – reconnaît des coups et blessures", expose-t-elle ensuite. "Mais rien n'a été commandité ou que sais-je. Il ne s'agit ni de torture, ni d'assassinat. La victime a reçu des coups dont l'objectif était sans doute un marquage, les plaies ne sont d'ailleurs pas si profondes. S'ils voulaient tuer, ils ne sont vraiment pas doués. Pour moi, il n'est pas impossible que ce soit une simple discussion qui s'est envenimée. Il s'agit, pour moi, de coups et blessures, rien d'autre", conclut-elle.
Jugement le 15 mars.