"La stratégie de la N-VA et du Vlaams Belang en Wallonie est ironique et peu cohérente sur le plan idéologique"
Politologue et professeur à la VUB et à l'UCLouvain Saint-Louis Bruxelles, Dave Sinardet analyse ce phénomène nouveau : les partis politiques lorgnent de plus en plus les électeurs de l'autre communauté linguistique. Au-delà d'intérêts stratégiques et financiers, est-ce le signe d'une évolution plus profonde de la démocratie belge ?

- Publié le 05-08-2025 à 10h14
- Mis à jour le 05-08-2025 à 10h18

Le jeu politique belge est-il en train de se décloisonner ?
L'organisation actuelle avec des partis francophones et des partis néerlandophones séparés dans des arènes électorales séparées reste la règle. À l'exception du PTB, qui est un parti unitaire. Mais cette logique est de moins en moins le reflet de ce qui vit chez les électeurs. Surtout depuis une vingtaine d'années, des figures politiques flamandes ont eu du succès en Belgique francophone et inversement. Je pense par exemple à Maggie De Block qui a été la politique la plus populaire en Flandre, en Wallonie et à Bruxelles (lorsqu'elle était secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration, NldR). Elio Di Rupo, lorsqu'il était Premier ministre, a eu une certaine popularité au nord du pays. Et Charles Michel encore plus. Sous le gouvernement Michel, Theo Francken et Jan Jambon étaient populaires au sud. Aujourd'hui, Bart De Wever a de bons résultats dans les sondages en Wallonie, tout comme Frank Vandenbroucke. Et la liste serait plus longue encore si plus de politiques faisaient l'effort de s'adresser à l'autre communauté.
De quoi cette évolution est-elle le signe ?
L'idée qu'un Flamand ne peut apprécier que des politiques flamands et qu'un francophone ne peut voter que pour un francophone est largement dépassée, désormais. Au sein de la famille libérale constituée du MR et de l'Open VLD, c'est Georges-Louis Bouchez qui est le mandataire le plus populaire en Flandre. Alors qu'il ne parle pas un mot de néerlandais… Le cloisonnement rigide entre les deux systèmes électoraux est dépassé.

Les partis, en outre, se sont rapprochés au sein de leur famille politique. Les interviews croisées se sont multipliées entre Open VLD et MR, CD&V et Engagés… Quant à Écolo et à Groen, ils forment un groupe parlementaire commun à la Chambre.
C'est assez remarquable, oui. En 2024, dans la circonscription bruxelloise pour la Chambre, toutes les familles politiques avaient même des listes communes. Bien sûr, ce phénomène est lié à la scission de la circonscription de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV), qui implique que les Bruxellois néerlandophones ont intérêt à se présenter sur des listes communes avec les francophones s'ils veulent avoir une chance d'être élus. Mais, depuis la scission des partis sur le plan linguistique et jusqu'à récemment, dans un tout autre contexte communautaire, ces listes communes n'auraient pas été possibles politiquement.
Il y a donc eu en Belgique, ces dernières décennies, une pacification communautaire ?
Oui. Surtout à Bruxelles, où l'électorat des partis néerlandophones est constitué en grande partie par des électeurs francophones. Dans une région urbaine, multilingue, diverse, les gens ne se reconnaissent plus dans cette logique de division entre les partis francophones et néerlandophones. Même la N-VA et le Vlaams Belang mènent campagne en français alors qu'ils réclament un usage systématique du néerlandais à Bruxelles… Mener campagne en français va à l'encontre de la philosophie du système électoral cloisonné qu'ils défendent !
En Wallonie, il est paradoxal de voir que ce sont les deux partis nationalistes flamands – la N-VA et le Vlaams Belang – qui ont déposé des listes électorales…
C'est très ironique et peu cohérent sur le plan idéologique, oui. Mais la N-VA (en 2024) et le Vlaams Belang (en 2019) n'ayant pas de partis frères francophones, ils ne risquaient pas de prendre des voix à des alliés.