"Nous avons choisi de collaborer avec Angèle, Rosalía… parce que ce sont des femmes queer indépendantes"
(LA)HORDE, le célèbre collectif à la tête du Ballet national de Marseille présente sa nouvelle création, "Après moi, le déluge", ces 6, 7 et 8 novembre à Central (La Louvière) dans le cadre du festival En Vogue de Charleroi danse. Entretien.

- Publié le 06-11-2026 à 12h57
- Mis à jour le 06-11-2026 à 12h58

Véritable phénomène depuis qu'il a pris les rênes du Ballet national de Marseille (BNM) en 2019, le collectif (LA) HORDE − constitué des artistes multidisciplinaires Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel − fait salle comble à chaque représentation. Pièces chorégraphiques, films, performances et installations, leur travail autour de la danse, en prise constante avec les tourments de notre société, puise son inspiration à de multiples sources, notamment numériques. De Paris à New York en passant par Londres, Berlin, Miami, Séoul ou encore Montréal, le trio séduit aussi bien le grand public que des figures majeures du cinéma et de la musique : Christine and the Queens, Rone, Gilles Lelouche, Madonna, Angèle, Rosalía…
Ces 6, 7 et 8 novembre, (LA) HORDE sera en Belgique avec sa 3e création pour le BNM, Après moi, le déluge, présentée dans le cadre du festival En Vogue de Charleroi danse. En juin dernier, le collectif présentait cette nouvelle pièce en première mondiale au Festival Montpellier Danse. La Libre y était et a pu rencontrer (LA) HORDE.

Vos deux premiers spectacles pour le Ballet national de Marseille, "Room with a View" (2020) et "Age of Content" (2023), ont eu un énorme succès, public et médiatique. Ressentez-vous une pression plus forte avec la création d'"Après moi, le déluge" ?
Que ce soit le 1er, le 2e ou le 3e spectacle, la pression est toujours la même puisque nous sommes exigeants avec nous-mêmes. Ce qui nous importe le plus, c'est de voir si toutes les idées que nous avons mises en place créent des interrogations et des émotions. Nous faisons ce métier en pensant à ceux qui vont être spectateurs de notre travail. Et le travail, le spectacle, c'est l'aboutissement d'un grand voyage de co-construction avec nos collaborateurs (danseurs, costumes, lumières, scénographie…). Donc, nous ne faisons pas un spectacle pour une réussite ou un échec. Nous faisons un spectacle pour le voyage qu'il nous offre, ce qu'il nous fait découvrir de nous-mêmes et de nouveau, ce qu'il suscite comme prolongements et questionnements dans la conversation collective que nous avons depuis quinze ans autour des questions de la monstruosité, l'espoir collectif, etc.
Nos danseurs ne sont ni des exécutants ni des pochettes vides : ce sont des penseurs du corps.
Vous êtes trois artistes pluridisciplinaires. Comment parvenez-vous à doser vos exigences envers les danseurs du BNM ?
Nous venons tous les trois de formations différentes, mais certains d'entre nous ont été formés dans de grandes écoles de danse et ont dansé pendant dix ans. Dans notre pratique, collaborative, nous avons été les maîtres à penser et à former les uns des autres en se transmettant nos savoirs et en les échangeant (références de livres, films, expos…). Puis, dans notre génération, ce qui change, c'est la visibilité de la participation, du crédit de nos collaborateurs. Ainsi, nos danseurs ne sont ni des exécutants ni des pochettes vides : ce sont des penseurs du corps. Nous aimons bien aussi les appeler des "athlètes du désir". Du "désir", car il y a un vrai désir d'être ensemble dans le travail artistique. Et des "athlètes" parce qu'on est dans une compagnie permanente, avec un cours de danse tous les matins, une équipe de santé, etc. De même, en fonction des pièces, il y a soit des intervenants spécifiques soit des coachs. Par exemple, pour Après moi, le déluge, les danseurs ont reçu une préparation cardio spécifique. Et, pour les images sensibles et la nudité, on a travaillé avec une coordinatrice d'intimité.
Considérer les danseurs comme des "penseurs du corps" et non de "simples" interprètes, c'est un changement de paradigme.
Au BNM, nous avons la chance d'avoir 20 danseurs permanents et 16 nationalités différentes. Donc, en fonction des thématiques abordées [dans les spectacles], il y a différentes interrogations et implications. Vu qu'on les "nourrit" beaucoup, il y a de nombreux temps d'échanges en studio, et c'est très riche. On ne va pas se mentir, Après moi, le déluge a été une création éprouvante parce qu'il y a eu beaucoup d'enjeux, davantage d'ambition par rapport à la scénographie et qu'on s'est beaucoup challengé en tant qu'artistes. Mais ça a été un plaisir incroyable de travailler avec eux.

La scénographie d'"Après moi, le déluge" est, en effet, impressionnante. En France, comme en Belgique, de nombreux opérateurs culturels souffrent de coupes budgétaires. Qu'en est-il pour le BNM ?
Quand nous sommes arrivés au BNM, il n'y avait que 14 danseurs permanents et nous sommes arrivés à monter à 20, sachant que nous n'avons pas reçu de subventions supplémentaires. Nous devons donc toujours aller chercher de l'argent pour les créations. Si nous pouvons jouer Après moi, le déluge, c'est grâce aux partenaires de diffusion, qui sont les lieux d'accueil. Cela représente 25 partenaires (dont Charleroi danse), soit 90 % du budget de co-production. Ils sont nombreux parce qu'aujourd'hui, même eux, ont moins de moyens. Donc, il nous faut désormais doubler le nombre de partenaires. C'est un gros challenge ! Sans compter que nous accusons cette année une coupe budgétaire conséquente [de notre subvention structurelle].

Vous avez débuté votre carrière en travaillant avec des communautés situées en marge de la culture majoritaire (des seniors, des non-voyants…) et, aujourd'hui, vous collaborez avec des stars de la pop culture. C'est un grand écart, non ?
Les choses ne sont pas si binaires parce qu'une marge, c'est comme un fil, une délimitation géographique et artistique. Quand nous sommes arrivés au BNM, nous avons voulu garder le nom "ballet" pour le redéfinir de l'intérieur parce que nous venons de communautés queers où nous nous sommes réapproprié des insultes, des violences pour en faire une force. Le BNM est le reflet de Marseille, de la France, et des communautés de marge, avec des personnes trans, racisées ; des interprètes issus de la danse contemporaine, du cirque, etc. Concernant nos choix de collaborer avec des artistes plus pop, Angèle est une jeune femme queer indépendante, qui a été reconnue par le public avant l'industrie. On croit en la pop culture, qui est un endroit parfois plus léger dans lequel on peut dire des choses qui font le tour du monde de manière explosive. Puis, aujourd'hui, la pop vient le plus souvent des marges. Rosalía était à la marge avant de devenir une icône pop. Et Madonna est toujours une femme queer indépendante et puissante.
→ Central (La Louvière) dans le cadre du Festival En Vogue (du 6 au 21 novembre) de Charleroi danse les 6, 7 et 8 novembre. Infos et rés. sur charleroi-danse.be