Clara Dupont-Monod reçoit le prix Femina : voici notre critique
Comment réagissent les frères et sœur devant le petit frère né "abîmé"? "S'adapter" de Clara Dupont-Monod vient de recevoir le prix Femina.
- Publié le 25-10-2021 à 13h53
- Mis à jour le 28-10-2021 à 16h27

Il avait fallu trois mois pour que la mère observe que cet enfant-là n'était pas comme les précédents. Il ne répondait pas à ses sollicitations. Consulté, un éminent professeur confirmerait que, non seulement il ne verrait pas, mais ne marcherait pas, ne parlerait pas, ne contrôlerait pas ses membres… Il était né abîmé.
Les parents comprirent dans l'instant que le temps de leur insouciance était derrière eux et que leur avenir s'annonçait terrible. Sous le choc de ce basculement, ils "moururent un peu". Dans le hameau cévenol, haut perché, où une porte médiévale ouvrait sur une cour jouxtant la maison familiale, leurs deux autres enfants, avertis du drame, se préoccupèrent tout de même de savoir si on allait goûter. Le quotidien ne désarme pas devant les épreuves de la vie. Témoin des existences qui, depuis des millénaires, investissaient les lieux, les pierres s'entendirent à évoquer les réactions du frère et de la sœur du petit qu'elles n'appelleront jamais que… l'enfant.
Le prendre tel qu'il est
Clara Dupont-Monod qui signe S'adapter ne donne pas de nom à ses personnages, laissant chacun réagir à la manière d'un modèle à la fois présent et irréel. Justes dans ce qu'ils ressentent de la situation. Assez excessifs dans un comportement trop idéal. L'aîné d'abord. Il sera toujours l'aîné. Courageux et chevaleresque, il va, abandonnant son autorité naturelle, se mettre à hauteur de l'enfant, le protégeant, l'habillant, lui parlant, écoutant ses menus tressaillements, le portant à l'ombre des sapins… Il fusionne avec lui, le prenant tel qu'il est, en aimant la candeur, l'absence de jugement ou de cruauté. Son seul souci consiste à lui procurer du bien-être. Ses indignations sourdent des absurdités administratives comme de la malveillance des gens assurés de "leur normalité conquérante". On ne peut s'empêcher de le trouver un peu trop parfait.
La jeune sœur, la cadette, joue à la poupée avec l'enfant mais n'en supporte pas les défaillances qui la rebutent et lui font honte devant ses camarades d'école. S'apercevant que l'attention des parents ne lui est désormais plus destinée, elle devient agressive. Elle est l'esprit rebelle de la fratrie. Lorsque l'enfant meurt à l'âge de dix ans, elle se sentira libérée tandis que l'aîné se repliera sur sa douleur. L'annonce par les parents d'un nouvel enfant n'aura pas les mêmes répercussions chez l'une et chez l'autre.
Sortir pacifié
Celui-là est… le dernier. Il ressent intimement les déséquilibres de la famille qu'il se donnera pour mission de réconcilier. Il éprouvera surtout le besoin de trouver sa place parmi les traces demeurées vives du précédent, l'enfant qu'il interroge, à qui il se confie, curieux de savoir comment il aurait réagi, mal à l'aise d'occuper la place qui lui revenait… Il lui manque de l'avoir connu pour être à égalité avec les autres. Sa sœur, désormais épanouie, le rassurera en lui racontant l'histoire d'où il est issu.
Trois enfants. Trois comportements différents devant un inadapté. Clara Dupont-Monod éclaire sans pathos mais avec infiniment de sensibilité et d'humanité une situation douloureuse. Elle interroge ceux qui y sont confrontés et n'ont guère d'autre choix que de s'y adapter. Mais comment ? Et jusqu'où ? On lui sait gré de clore son récit sur des chaleurs de cœur qui triomphent des angoisses et des blessures de la vie, suggérant que chacun peut sortir pacifié de ce chemin perturbant. On est touché par sa détermination à dire ces choses qui sont peu dites dans les romans qu'on lit habituellement.
- *** Clara Dupont-Monod | S'adapter | Roman | Stock, 176 pp., 18,50 €, version numérique 13 €
EXTRAIT
"Dira-t-on un jour l'agilité que développent ceux que la vie malmène, leur talent à trouver un nouvel équilibre, dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ?"