Pour Bach, pulsation sans ostentation
Philippe Pierlot dirige une superbe Saint-Matthieu à Liège.
- Publié le 02-04-2024 à 11h20

Liège, samedi, 20 h. Dès les premières mesures du chœur Kommt ihr Töchter, la pulsation se fait sentir, douce et intense, engageante et caressante. Trois heures quinze plus tard, un silence recueilli accueille le final de Wir setzen uns mit Tränen nieder. Même discrète, même implicite, la pulsation n'a cessé de bercer la soirée.
Trente ans
Selon les anciens, il y avait au moins trente ans que la Salle Philharmonique de Liège n'avez plus accueilli la Passion selon Saint-Matthieu de Bach. À l'époque, c'était Philippe Herreweghe ; cette fois, c'est Philippe Pierlot. L'un médecin à l'origine (mais il ne l'est plus), l'autre violiste (et il l'est toujours), mais ils ont plusieurs fois travaillé ensemble, et leur approche douce, sereine, sans effet de manche appuyé, mais avec une intensité discrète, n'est pas sans cousinage.
La Maîtrise, le chœur d'enfants de la Monnaie, est venue de Bruxelles, les filles (une vingtaine) en robe rouge et les garçons (deux seulement) en gilet noir et chemise blanche, et leurs interventions, bien que rares, sont parfaites. Ils sont les plus nombreux côté vocal : comme nombre de chefs aujourd'hui, Pierlot se contente pour le reste de ses solistes (huit ici). Pas de grand chœur mais, dans l'acoustique généreuse de la salle liégeoise, la solution est pleinement probante et ne donne aucun sentiment de minimalisme.
Mena malade
Les solistes ne sont pas des stars (Carlos Mena, le plus connu, souffrant, a dû être remplacé en dernière minute par la contralto Mélodie Ruvio), mais chacun a le ton juste et le style adéquat. Autour d'elle, les sopranos Hanna Bayodi-Hirt&Keren Motseri, le contre-ténor Leandro Marziotte, le ténor Maxime Melnik et l'impressionnante basse Jonathon Adams, qui tient notamment le rôle de Judas.
Et, bien sûr, comme dans toute Passion de Bach, tous les regards se tournent vers l'Évangéliste et vers le Christ. On est séduit par le lyrisme généreux du ténor Olivier Coiffet, même si cet engagement sans réserve de son Évangéliste se paie plus d'une fois de certaines imprécisions, surtout dans l'aigu. Fidèle de l'équipe Pierlot, Matthias Vieweg campe un Jésus sobre et toujours juste. Les deux se voient aussi confier certains airs de ténor ou de basse, avec le paradoxe de voir ce Christ à peine mort en croix à l'arrière de la scène et pas encore ressuscité revenir quelques minutes après à la rampe chanter, dans Mache dich, meine Herze rein, qu'il veut donner à Jésus son tombeau.
Deux orchestres
À gauche, il y a le Ricercar Consort. À droite, les Muffatti. La Passion selon Saint Matthieu requiert deux orchestres. Au centre, Pierlot, modeste jusque dans ce simple crayon qu'il utilise comme baguette (façon René Jacobs ?), se tourne tantôt vers une formation, tantôt vers l'autre, parfois avec un quasi-pas de danse. Pour deux airs (Geduld et Kom, süsses Kreuz), il se retourne face au public et, s'asseyant, retrouve sa viole et dialogue intensément avec le soliste, laissant à Sophie Gent, la konzermeisterin du Ricercar, le soin de diriger ce qui doit l'être.
Konzermeisterin ? Il y en a même deux, puisqu'il y a deux orchestres. Mais le chef qui, à la fin, ne reçoit qu'un bouquet de fleurs, semble bien embarrassé quand il ne sait à laquelle des deux l'offrir…