Turandot, princesse de Grèce ?
Au pied de l'Acropole, la Grèce a investi dans l'opéra.
- Publié le 03-06-2025 à 16h50

La Grèce, terre d'opéra ? Pas vraiment. Certes, la mythologie locale et la guerre de Troie ont nourri les livrets de nombreux opéras, de Monteverdi à Richard Strauss en passant par Mozart ou Offenbach. Certes, même si elle était née à New York, Maria Callas était grecque, et c'est à Athènes qu'elle commença sa carrière dans les années 40 quand elle s'appelait encore Maria Kalogeropoulos. Mais, pour le reste, ce fut longtemps la disette lyrique : pas de compositeur de renommée internationale, peu d'autres grands chanteurs et, surtout, peu d'infrastructures pour accueillir des spectacles
Niarchos et Callas
En moins de dix ans pourtant, tout a changé. D'abord grâce à la construction au Pirée (malgré la crise économique) et l'ouverture (en 2017) du nouveau bâtiment de l'Opéra National signé Renzo Piano, entièrement financé par la fondation de l'armateur Stavros Niarchos et offert à l'État grec, qui comprend également la Bibliothèque nationale, un immense jardin méditerranéen sur les toits et une vue imprenable sur la mer et les îles. Et ensuite grâce à une exploitation habile de l'anniversaire de la naissance de Maria Callas en 2023. Résultat : aujourd'hui, les stars du chant et de la mise en scène viennent travailler à Athènes et, pour les mélomanes prêts à voyager, venir voir un spectacle ici, où les prix des places sont beaucoup plus abordables que dans les grandes capitales européennes, peut s'avérer un choix opportun. D'autant que les amateurs d'art ne manqueront pas d'autres raisons de s'extasier.
Déjà à Los Angeles
Depuis près de septante ans, l'Opéra National joue aussi la carte du patrimoine historique et produit en plein air deux spectacles dans l'Odéon d'Hérode Atticus, un ancien théâtre musical de l'époque antique permettant d'accueillir 5000 spectateurs et disposant, comme le Théâtre d'Orange, d'un large mur du fond permettant de renvoyer le son sans avoir besoin d'amplification. Cet été, dieux et princes de Grèce ont laissé les clés à l'Empereur de Chine qui y a transporté toute sa cour pour une représentation spectaculaire du dernier opéra de Puccini. Signé de deux vieux routiers de l'opéra en cinémascope, le metteur en scène Andrei Serban et la décoratrice et costumière Chloé Obolensky, tous deux octogénaires, leur Turandot est en réalité une évolution d'un spectacle initialement monté pour les JO de Los Angeles et passé entre-temps notamment par le Covent Garden de Londres. Des décors sur-mesure ont bien sûr été réalisés pour s'intégrer dans le site historique, et de nouveaux costumes somptueux évoquant la Chine ancienne ont été confectionnés par les ateliers athéniens, mais ceux qui connaissent le DVD capté à L.A. en 1984 ne seront pas totalement perdus.
Loin des Tcherniakov, Warlikowski ou Py qui ont investi entretemps le bâtiment de Renzo Piano, le grand théâtre de plein air accueille un vrai spectacle populaire au premier degré, sans grand approfondissement psychologique ni détournement conceptuel, mais avec une certaine efficacité, même si les chorégraphies qui ont imposé de reléguer les chœurs sur les gradins donnent parfois un peu le tournis.
Vers Epidaure ?
Pier Giorgio Morandi, autre vieux routier de ce répertoire, dirige avec efficacité les excellentes troupes de l'Opéra National, Lise Lindstrom confère à Turandot une puissance à l'intonation parfois aléatoire, flanquée de la solide Liù de Cellia Costea et du Calaf conquérant de Riccardo Massi. On s'émerveille autant du lieu, au pied de l'Acropole, que du spectacle, mais on passe une bonne soirée divertissante.
Suspense pour l'an prochain : l'Odéon sera fermé pour des travaux de rénovation, et il se murmure que, comme Callas l'avait fait au début des années 60, les troupes athéniennes pourraient réinvestir le mythique théâtre d'Epidaure pour une nouvelle production d'un des opéras qu'elle avait proposés alors : Norma de Bellini, ou Medea de Cherubini. Il semblerait même que les décors aient été conservés dans les réserves…
Athènes, Odéon d'Hérode Atticus, jusqu'au 8 juin ; Rigoletto sera donné du 27 au 31 juillet ; www.nationalopera.gr