"Wozzeck" sur une pente inéluctable
Pérez et Simons dans une remarquable version du premier opéra de Berg.
- Publié le 13-06-2025 à 13h59

Splendide clôture de saison à l'Opéra flamand avec un Wozzeck qui fera date. On se réjouit d'abord du retour de l'œuvre à l'affiche d'une scène belge : près d'un siècle après sa création à Berlin le 14 décembre 1925, le premier opéra d'Alban Berg, basé sur la pièce éponyme de Georg Büchner (qui allait également inspirer un film de Werner Herzog), n'avait plus été donné en Belgique depuis 2008. De quoi oublier à quel point la partition, au-delà de ses étiquettes ("moderne" ? "atonale" ? "difficile" ? ), reste d'une prodigieuse richesse orchestrale et d'une expressivité poignante. Et à quel point le drame du pauvre soldat Wozzeck, débordé par l'amour et par la jalousie, n'a rien perdu de son actualité même si la pièce originale de Büchner (1836) date d'une époque antérieure à l'invention du mot "féminicide".
Luxuriant
Coup de chapeau d'abord à Alejo Pérez et à l'Orchestre symphonique de l'OperaBallet Vlaanderen pour une prestation enthousiaste, nerveuse, luxuriante, colorée, expressive et expressionniste. La soirée est d'abord une fête orchestrale – avec parfois un léger risque de couvrir certaines voix un peu moins puissantes, comme celle du Capitaine (James Kryshak, excellent néanmoins). Mais le bonheur vocal est également assuré, avec notamment le médecin grinçant de Martin Winkler, la Marie brûlante de Magdalena Maria Hofmann ou le prodigieux Wozzeck de Robin Adams, aussi bouleversant par son lyrisme que par son jeu scénique. Sans oublier les chœurs, et surtout les chœurs d'enfants, observateurs omniprésents du drame qui se joue.
Quand le rideau se lève sur les décors de Sammy Van den Heuvel, on a d'abord le sentiment d'être plongé trente ans en arrière. Pas tellement pour les grands blocs clairs qui bordent la scène, comme d'immenses origamis, mais pour ce plateau en pente, si caractéristique des mises en scène lyriques de la fin du siècle passé. Une pente qui rend les actions (centrales et parallèles) très lisibles, mais qui dit aussi l'inéluctabilité de la mort. Avec une succession d'accessoires parfois inattendus (bassine, seau, chaise de bébé, branches, jukebox, piano suspendu, tuyau d'arrosage…), la scénographie est à l'image de la lecture de Johan Simons : sobre et précise.
Connu en Belgique comme ancien directeur du NTGent, passé depuis par la Ruhrtriennale et directeur aujourd'hui du Schauspielhaus Bochum, Simons a été acteur autant que metteur en scène. C'est Gérard Mortier qui l'avait fait passer du théâtre à l'opéra, lui confiant Simon Boccanegra puis Fidelio à l'Opéra de Paris, puis Boris Godounov à Madrid. On ne s'étonne pas que Jan Vandenhouwe, ancien disciple de Mortier, ait fait appel au Hollandais pour ce Wozzeck d'une cohérence parfaite. Dans l'univers qu'il crée, où la folie fait le lien entre douceur et violence, le rideau se baisse et se relève entre chaque scène, rythmant la soirée en parfaite harmonie avec le découpage de Berg. Et la direction d'acteurs est d'une précision redoutable.
Gand, Opéra, du 21 au 29 juin ; www.operaballet.be