Les traders sont-ils responsables des prix élevés du gaz ?
Selon des chiffres fournis par la Creg, le régulateur belge de l'énergie, un même volume de gaz s'échange jusqu'à 140 fois sur la place de Rotterdam, avant d'être livré physiquement. Dans le jargon, on dit que le churn rate s'élève à 140.
- Publié le 27-09-2022 à 08h09
- Mis à jour le 27-09-2022 à 14h55

La spéculation est-elle, au moins en partie, responsable des prix élevés du gaz en Europe ? C'est de cette hypothèse qu'est née la proposition belge de plafonner les prix du gaz sur les marchés. L'idée sous-jacente est que les cours actuels ne reflètent pas la valeur réelle du gaz. En bloquant les prix, on couperait court à la folie des marchés et aux profits des spéculateurs.
La façon d'organiser ce plafonnement ne fait pas (encore ?) consensus au niveau européen. Mais, pour être efficace, l'intervention devrait avoir lieu sur le marché de Rotterdam, la place d'échange numéro 1 en Europe. Selon une étude de l'Oxford Institute for Energy Studies, Rotterdam a concentré 73 % des volumes de gaz échangés sur les places de marché européennes en 2020.
Trading intensif
Les traders sont particulièrement actifs sur ce marché néerlandais. Selon des chiffres fournis par la Creg, le régulateur belge de l'énergie, un même volume de gaz s'échange jusqu'à 140 fois sur la place de Rotterdam, avant d'être livré physiquement. Dans le jargon, on dit que le churn rate s'élève à 140.
Cela signifie-t-il que la spéculation et les profits règnent en maître ? Pas forcément. En avril 2019, avant la pandémie et la crise énergétique, le churn rate dépassait régulièrement les 100 à Rotterdam. Or, à ce moment-là, les prix du gaz étaient bas. Un trading intensif peut donc aller de pair avec de faibles prix.
"Le churn rate mesure la liquidité du marché, résume Laurent Jacquet, directeur à la Creg. Plus il est élevé, plus la liquidité de la place de marché est élevée. Or il est généralement admis que les marchés liquides sont plus difficiles à manipuler."
Si le trading est intense à la Bourse de Rotterdam, il ne faut donc pas conclure, selon la Creg, que les prix sont forcément tirés vers le haut par la spéculation. "Une enquête d'Acer, l'association des régulateurs européens de l'énergie, réalisée au printemps 2022, n'a détecté aucune manipulation du marché du gaz, ajoute Laurent Jacquet. Mais il est clair que le marché est très volatil en ce moment, en raison de la situation très tendue au niveau de l'approvisionnement. Auparavant, une nouvelle pouvait faire bouger les prix de quelques euros par MWh. Aujourd'hui, on voit des mouvements de plusieurs dizaines d'euros par MWh en une seule journée." L'ESMA (l'European Securities and Markets Authority) considère néanmoins que des mesures visant à contenir la volatilité excessive des marchés seraient utiles.
La facture des Belges indexée sur Rotterdam
La place de Rotterdam revêt une importance capitale pour les consommateurs belges de gaz. Si les fournisseurs belges s'approvisionnent majoritairement en gaz à Zeebruges, la Bourse de Rotterdam est, de loin, la référence la plus utilisée pour indexer les contrats des clients industriels et résidentiels belges. Ce qui se passe chez nos voisins néerlandais a donc une grosse influence sur nos factures. À Rotterdam, les prix sont d'ailleurs plus élevés qu'à Zeebruges en ce moment. Selon la Creg, cela s'explique par une "congestion physique" aux frontières. Cela signifie que les capacités d'exportation de la Belgique vers l'Allemagne et les Pays-Bas sont utilisées au maximum. Les prix moins élevés en Belgique se répercutent donc plus difficilement sur les cotations aux Pays-Bas.
Précisons que le trading est nettement moins intense au Zeebrugge Trading Point (ZTP) qu'à la Bourse de Rotterdam. Selon la Creg, le churn rate est de 1,5 pour le ZTP belge en 2022, contre des pointes au-dessus de 140 à Rotterdam (en 2021).
Manipulations condamnées
La Creg essaye continuellement de détecter d'éventuelles manipulations des prix du gaz. Non pas sur la place de Rotterdam, mais sur les places belges de Zeebruges (le ZTP et le ZEE). "La Creg a déjà détecté des comportements anormaux, ajoute Laurent Jacquet. Certains peuvent passer des ordres d'achats à des prix très élevés ou ne pas proposer certaines capacités de production au marché pour faire monter les prix. Nous infligeons des amendes aux acteurs concernés, sans en faire la publicité." Il y a quelques années, Electrabel avait d'ailleurs été condamné pour une telle manipulation des prix. Mais de tels comportements ne seraient pas la cause de la crise actuelle.
Damien Ernst, professeur à l'ULiège, estime également que ce n'est pas la spéculation qui a fait grimper les prix du gaz. "Je ne vois pas les traders s'en mettre plein les poches", déclare-t-il.
Selon le professeur liégeois, bloquer le prix du gaz livré par gazoduc serait néanmoins une bonne idée. En effet, les producteurs de gaz, qui dépendent de gazoducs, n'ont souvent pas d'autres acheteurs de substitution si l'Europe venait à plafonner les prix. En revanche, le gaz naturel liquéfié (GNL) se dirige vers les marchés les plus rémunérateurs. Selon Damien Ernst, on ne peut donc pas plafonner le prix du GNL si on veut continuer à attirer les méthaniers en Europe. Pour diminuer les prix, il préconise néanmoins que l'Europe agisse en tant qu'acheteur unique de GNL.
