Les sanctions contre la Russie coûtent-elles trop cher aux Européens ? Et sont-elles efficaces ?
L'Europe souffre mais la Russie risque l'effondrement. Mais quel impact ont ces sanctions sur les économies européenne et russe ? Et sur les populations respectives ?

- Publié le 23-09-2022 à 18h39
- Mis à jour le 30-09-2022 à 19h46

Le 24 février 2022, la Russie décide de faire rugir ses canons et envahir l'Ukraine par la force. L'action belliqueuse, escalade d'une agression entamée en 2014 avec l'annexion de la Crimée, a poussé l'Union européenne à imposer des sanctions économiques bien plus conséquentes que celles décidées il y a huit ans. Le but ? Simple, affaiblir le pays, gigantesque par la taille mais petit en termes de puissance économique. Exclusion du système bancaire Swift, restrictions sur les marchés, embargo partiel sur le gaz ainsi que sur les importations et exportations de biens et matières premières diverses… Après sept mois de conflit, où en est-on ? La Russie souffre-t-elle réellement de ces sanctions ? Et l'Europe ne paie-t-elle pas un trop lourd tribut ? Car la fermeture de la "station-service" russe, même partielle, bouscule l'économie européenne, qui toussait encore des effets de la crise sanitaire. On fait le point, avec quelques chiffres clés à l'appui.
1. Croissance et châtiment
L'Union européenne et la Russie ne jouent pas dans la même cour au niveau PIB. Certes, la première entité représente l'union de 27 États, depuis le départ du Royaume-Uni. Mais le PIB de celle-ci était de 14 476 milliards d'euros en 2021, contre un petit 1 501 milliards d'euros du côté russe (l'équivalent de celui du Benelux). La croissance enregistrée au deuxième trimestre 2022 est quant à elle de 0,3 %, en glissement annuel, malgré la crise énergétique déjà installée. En Russie, c'est une croissance négative de 4,1 %. Côté perspectives, les chiffres varient selon les analystes, mais la récession guette particulièrement l'ancienne république soviétique.
2. La balance commerciale
La balance commerciale Russie-Europe, selon les statistiques russes, est en faveur de Moscou d'environ 60 à 70 milliards d'euros. "Ce qui montre bien qu'ils continuent d'exporter au moins autant qu'avant et qu'ils bénéficient de l'explosion des prix", s'exclame Sylviane Delcuve, économiste chez BNP Paribas Fortis. "Il y a un contournement de sanctions. Des navires pétroliers qui changent de pavillons, il ne faut pas se leurrer, les pays continuent d'importer depuis la Russie", lance-t-elle. "Même l'exclusion du système Swift, c'est une demi-blague. Les Russes qui ont de l'argent se sont débrouillés pour déplacer leurs fonds, à Dubaï ou autres. C'est simple, il y a deux catégories de Russes : les oligarques, mobiles, qui en ont encore plein les poches, et les pauvres, qui subissent. Mais le grand puni, ce n'est pas la Russie, c'est l'Europe. On est en train de s'appauvrir avec des factures énergétiques invraisemblables", dénonce-t-elle. "Ce sont nos entreprises qui vont trinquer", avance-t-elle encore, même si elle mentionne également le fait que l'économie russe, de par son manque de diversification, ne dispose pas d'un tissu économique fort.
Quant à la situation pour l'Europe, si tous les économistes s'accordent à dire que la flambée des coûts de l'énergie est un défi majeur, pour Koen de Leus, également économiste chez BNP Paribas Fortis, la situation n'est pas si rose pour la Russie. "Oui, la balance commerciale est fortement excédentaire pour la Russie. Mais c'est aussi parce que l'Europe a freiné une grande partie de ses exportations ", insiste-t-il.

Cette situation n'est pas forcément bon signe, selon Pierre-Guillaume Méon, professeur en science économique à l'ULB, qui partage l'avis de Koen de Leus. "Exporter, c'est bien, mais pour quoi faire ? Faire des réserves de devises ? Il faut pouvoir faire tourner les entreprises. On voit par exemple que le secteur automobile russe commence à produire des voitures sans airbags. Les sanctions fonctionnent, elles vont peut-être se traduire par l'effondrement de l'économie russe. Alors il y aura des effets néfastes à l'échelle macroéconomique […]. On sera moins dépendants de la Russie, on paiera notre énergie plus cher, ces sanctions ne sont pas gratuites pour l'Europe. Sinon les flux commerciaux n'auraient pas existé. Mais les perspectives pour la Russie sont négatives", commente l'économiste de l'ULB. "La Russie est parvenue à s'intégrer dans le système économique mondial ces trente dernières années. Mais si elle ne peut pas dépenser l'argent qu'elle génère grâce aux exportations, gérer ses approvisionnements, elle pourrait être totalement bloquée à moyen terme", ajoute-t-il.
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" Au deuxième trimestre de 2022, la Russie a enregistré l'excédent de sa balance courante le plus élevé de son histoire […]. Cette situation reflète en partie l'augmentation des revenus tirés des combustibles fossiles en raison de la hausse des prix, qui a contribué à financer la guerre de Poutine", précise également le think tank pro-européen Bruegel. "Mais les recettes supplémentaires provenant de la hausse des prix de l'énergie ne sont qu'une partie de l'histoire. Un peu plus de la moitié de l'augmentation de l'excédent commercial de la Russie est due à la chute radicale des importations russes, qui pourrait à terme saper la capacité de production de la Russie", précise-t-il. Et si la banque centrale russe a cessé de publier les données commerciales détaillées depuis la guerre, le think tank a recueilli les chiffres commerciaux auprès de 34 pays, représentants 75 % des exportations russes. Conclusion ? Les relevés liés aux biens concernés par les sanctions sont clairement impactés. "Cela va à l'encontre de l'idée selon laquelle l'important excédent commercial de la Russie reflète l'inefficacité des sanctions occidentales", affirme Bruegel.
3. Chômage et véracité des chiffres
Le taux de chômage pour 2022 devrait être de 6,8 % en Union européenne contre 3,90 % en Russie. Soit une hausse sensible côté européen mais une baisse significative en Russie (5,90 % en 2021). "C'est le taux de chômage le plus bas depuis 1998. Mais ces chiffres proviennent de l'institut russe des statistiques, Rosstat. Et il faut vraiment s'en méfier, ce que font beaucoup d'économistes. Ce chiffre sur le chômage me paraît ridicule", avance pour sa part Koen de Leus, qui n'est pas l'unique voix remettant en question la fiabilité des chiffres communiqués par la Russie.
4. Le rouble, une devise qui se renforce ?
Si le rouble s'est littéralement effondré dans les jours qui ont suivi l'invasion, il affiche désormais une forme insolente et historiquement inédite. "C'est la preuve que des gens achètent des roubles, réalisent des transactions avec la Russie en roubles. Après la chute du début d'année, c'est un retournement de situation spectaculaire", lance Sylvianne Delcuve. Néanmoins, son collègue Koen de Leus précise également que cela est aussi lié à une forme de "coma du rouble", puisqu'il est désormais plus compliqué de réaliser des transactions en roubles. Si le paiement réalisé en roubles par des pays comme la Chine, l'Inde et même potentiellement des pays européens, comme la Hongrie, contribuent à renforcer la monnaie, cette difficulté à échanger la devise joue donc également. Ce qui pourrait pénaliser la Russie dans le commerce international, même dans un monde multipolaire aux intérêts divergents.
Des sanctions qui pourraient mettre l'industrie à genoux
"On peut faire dire ce que l'on veut aux chiffres ". Cette assertion pourrait faire l'affaire. En particulier si une partie des chiffres est faussée, voire absente, du tableau d'analyse. Néanmoins, si l'on peut tricher sur certains points – comme le chiffre du chômage temporairement faussé par un soutien d'État -, difficile de fausser entièrement sa copie. Les sanctions économiques européennes ont visiblement bel et bien des effets sur l'économie russe, même si un retour de flamme ne peut être évité.
Et si la Russie est un grand pays du sambo, cet art martial mixte né de l'époque soviétique, c'est bien elle qui pourrait perdre le combat si la clé d'étranglement européenne est suffisamment ferme. D'un point de vue purement économique et en se projetant sur plusieurs mois ou années.
C'est donc là que se joue l'avenir de la guerre commerciale, alors que certaines voix s'élèvent. Dans l'opinion publique européenne, face aux factures énergétiques impayables. Dans le concert des nations, où les intérêts divergents pourraient diviser l'Europe. Allemagne, Pologne, Hongrie, gaz, pétrole, amitiés politiques… des argumentations émergent.
Quoi qu'il en soit, si la Russie maintient ses velléités guerrières et l'Europe sa contre-offensive, la première pourrait en souffrir plus largement.
D'une part, l'Europe organise sa cure de désintoxication énergétique vis-à-vis de la Russie, même si le traitement risque de coûter très cher. D'autre part, la Russie, très dépendante de ses exportations en matières premières, pourrait ne pas trouver autant de débouchés ailleurs à court terme. L'infrastructure n'étant pas particulièrement déployée vers l'Asie. De plus, elle pourrait se retrouver sans levier de négociations vis-à-vis de ses autres partenaires commerciaux asiatiques. Notons cependant que la population importante du continent asiatique offre tout de même quelques marchés potentiels à ne pas négliger.
Un nain aux pieds d'argile
Enfin, la rupture d'approvisionnement en puces électroniques, pièces de rechange, matériaux spécifiques et autres biens produits en partie en Europe ou par ses alliés pourrait mettre à genoux l'industrie russe, qui n'est déjà pas des plus performantes. Un "cannibalisme" est déjà constaté depuis des mois au niveau de l'industrie aéronautique, où les pièces de rechange s'arrachent. Idem dans l'électroménager ou le secteur automobile. Le jeu auquel se livrent l'Europe et la Russie n'est donc pas une roulette russe économique mais plutôt un marathon. Reste à voir s'il peut en sortir un véritable gagnant.