La Russie manque de puces pour ses équipements militaires : "Ce sont ces sanctions-là qui font le plus mal à l'armée russe"
La Russie est en train de perdre la guerre sur le plan technologique, faute de composants électroniques.

- Publié le 25-09-2022 à 10h23
- Mis à jour le 26-09-2022 à 07h46

C'est Gina Raimondo, la secrétaire américaine au Commerce, qui l'a confié au Washington Post récemment : les Ukrainiens auraient trouvé des équipements militaires russes remplis de semi-conducteurs issus de… lave-vaisselles et de réfrigérateurs.
Cette révélation témoigne à elle seule des déboires de l'armée russe, près de sept mois maintenant après la mise en place des sanctions occidentales visant à empêcher les principaux fournisseurs de puces électroniques, de semi-conducteurs et plus généralement de technologies civiles utilisées à des fins militaires de fournir Moscou.
"Les Russes sont obligés de descendre en gamme"
On le sait, au XXIe siècle, la guerre est avant tout technologique. Et c'est bien sur ce terrain que la Russie est visiblement en train de perdre la bataille. "De toutes les sanctions qui ont été décidées depuis le début de la guerre, c'est bien ce train de sanctions-là qui fait aujourd'hui le plus mal à l'armée russe", confirme Nicolas Gosset, chercheur Russie-Eurasie de l'Institut royal supérieur de Défense. Et d'ajouter : "Il y a des indicateurs fiables et objectivables qui démontrent que ces sanctions fonctionnent. Le nombre de tirs de munitions guidées a d'ailleurs, depuis le début de la guerre, singulièrement diminué. Cela s'explique par le fait que la Russie ne parvient plus à s'approvisionner en composants électroniques nécessaires au fonctionnement des systèmes d'armement les plus sophistiqués et modernes."
Nicolas Gosset constate ainsi que les derniers tirs de missiles Iskander - considérés comme le fer de lance de l'armement balistique russe - remontent maintenant à plus d'un mois. C'était à Mikolaïv dans le sud de l'Ukraine. "Ils ne peuvent plus, sauf de manière très limitative, encore procéder à des tirs de missiles. Les Russes sont donc désormais obligés de 'descendre en gamme' au niveau des armements utilisés avec des munitions moins précises comme des obus ou guidés par des puces de moins bonne qualité qu'ils ont encore en stock ou récupérés sur des objets connexes", ajoute encore notre interlocuteur.
Faute de composants électroniques, la Russie a ainsi été dans l'obligation de fermer son usine d'Ulyanovsk et de mettre son personnel au chômage économique. Une usine pourtant stratégique pour l'armée car elle y fabriquait les systèmes antiaériens Buk.
Nicolas Gosset rappelle qu'Européens, Américains et Japonais avaient déjà pris dès 2014-2015, après l'annexion de la Crimée, des sanctions visant les technologies "dual use", c'est-à-dire a priori civiles mais avec des applications militaires possibles comme les systèmes informatiques, les puces, l'électronique embarquée, l'optique ou les systèmes laser. "Mais c'est vrai qu'à l'époque, la raquette avait encore de gros trous. Et il était alors possible pour l'industrie russe de s'approvisionner en composants électroniques en Allemagne par exemple. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas", précise encore Nicolas Gosset.

Opacifier les transactions
Les sanctions sont-elles néanmoins contournables par Moscou, notamment via son allié Pékin ? "Les États-Unis regardent cela de très près. On signale quelques transactions suspectes qui ne sont pas nécessairement le chef de l'État chinois mais peut-être d'entreprises. De manière générale, la Chine ne pallie pas aujourd'hui les besoins de l'industrie militaire russe, si ce n'est de manière marginale et non traçable", ajoute-t-il.
-> Lire aussi: Les sanctions contre la Russie coûtent-elles trop cher aux Européens ? Et sont-elles efficaces ?
Le Kremlin a cependant bien essayé de contourner les sanctions, notamment en s'approvisionnant auprès d'intermédiaires peu scrupuleux sans reconnaître la propriété intellectuelle des fabricants, une technique qui permet d'opacifier les transactions. "La Russie essaie de s'approvisionner sur le marché noir mais c'est très compliqué. Car toute entreprise qui serait prise la main dans le sac à maquiller des transactions avec la Russie serait mise au ban de la communauté internationale. Les entreprises qui ont pignon sur rue ne s'y hasardent donc pas. Par contre, il peut y avoir des transactions avec des intermédiaires étatiques - ce n'est prouvé mais la Corée du Nord est un hub du marché noir de l'armement international - ou des agents non étatiques, mais cela ne permet pas à la Russie de répondre à l'ampleur des besoins critiques qui sont posés par l'impact des sanctions."
"L'endurance de l'armée russe reste une grande inconnue"
La Russie a également réalisé une grande cartographie de ses différents systèmes d'armement, de la composition et de l'origine des composants et ce qui pourrait être produit localement. "Pour un avion comme l'Iliouchine 76, appareil standard du transport de troupes en Russie, près de 80 composants ne pouvaient pas être remplacés par un substitut domestique, ce qui montre la dépendance de la Russie à la technologie étrangère", précise encore Nicolas Gosset.
Au final, ces sanctions technologiques vont-elles faire plier l'armée russe, désormais condamnée à une cinglante défaite militaire ? "Il faut toujours rester nuancé sur ces questions. On se rend compte que l'objectif de ces sanctions n'est pas d'arrêter la machine de guerre russe mais plutôt de viser un essoufflement à terme de son économie. L'endurance de l'armée russe reste une des grandes inconnues de ce conflit. Si ces sanctions vont bien peser sur les systèmes d'armement les plus sophistiqués, cela ne va pas empêcher Moscou de continuer à envoyer des obus sur Kramatorsk ou Sloviansk… Et cela renvoie à la question de la réserve qui vient d'être activée par Poutine : mobiliser des hommes mais pour leur donner quels types de matériel et d'équipements sur le champ de bataille ?"conclut-il.