Les sanctions occidentales envers la Russie sont-elles éthiques ?
Entretiens croisés avec Antoine Arjakovsky et Carl-Alexandre Robyn.
- Publié le 24-09-2022 à 13h14
- Mis à jour le 25-09-2022 à 13h06

"Oui. Nous sommes dans une situation comparable à celle de 1939 : nous devons être fermes face à Poutine"
Historien, auteur d'ouvrages sur le christianisme et sur les relations entre l'Occident et la Russie, Antoine Arjakovsky est directeur de recherche au Collège des Bernardins à Paris. Il sera à Bruxelles ce 29 septembre pour une conférence consacrée au conflit en Ukraine.
Les différents paquets de sanctions pris par les Européens furent-ils suffisants ?
Avant tout, j'ai apprécié l'unité de la réaction européenne, ce qui ne fut pas le cas en 2014 et l'invasion de la Crimée et du Donbass. J'ai apprécié aussi le discours la semaine dernière d'Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, qui a souligné combien cette guerre n'est pas simplement une guerre qui viole le droit international (ce qui est déjà énorme), mais un conflit qui menace toute l'Europe et qui menace le modèle de civilisation démocratique de l'Union. Ceci dit, je note malheureusement que les dirigeants européens ont mis du temps à affirmer clairement que la Russie est une puissance de chaos. En juin, la France et l'Allemagne souhaitaient encore dialoguer avec Poutine. On a également vu que toutes les sanctions n'étaient pas appliquées totalement. Leur mise en œuvre n'a pas toujours été à la hauteur de la fermeté affichée par l'Union.
C'est donc au vu de la nature du régime que nous avions non seulement le droit d'assister le peuple ukrainien, mais également un devoir d'ingérence dans ce conflit ?
Oui, d'autant que l'on a désormais des preuves de l'existence de charniers dans la région de Kiev, ou de corps torturés à Izioum. Il est donc évident que nous devions assister un pays désarmé alors que le Memorandum de Budapest signé notamment par la Russie en 1994 assurait à l'Ukraine que ses frontières seraient protégées en contrepartie de sa dénucléarisation. N'oubliez pas non plus que Moscou foule aux pieds la charte des Nations unies qui est fondée sur le respect de la souveraineté des États. Ce devoir d'assistance est donc à la fois un devoir moral et juridiquement évident.
Je pense également que nous devons aller plus loin dans notre devoir d'ingérence. En Occident, nous n'avons pas encore passé le cap psychologique de dire que nous devons intervenir militairement dans cette guerre, au point de pouvoir la gagner en affaiblissant durablement le régime de Poutine.
Considérez-vous que, dans les faits, nous sommes déjà des belligérants ?
On n'ose pas le reconnaître, mais nous le sommes. La guerre avec Poutine est désormais une réalité qui peut se transformer du jour au lendemain en conflit nucléaire. Nous devons donc davantage nous mobiliser pour soutenir l'Ukraine et transformer cette guerre asymétrique en une guerre symétrique. La seule manière d'arriver à la désescalade est d'équilibrer les puissances en place. La Russie sortira alors du sentiment d'impunité qu'elle a actuellement.
Que répondez-vous à ceux qui soulignent que les sanctions engendrent une inflation qui va plonger dans la pauvreté les populations les plus fragiles et affaiblir, de l'intérieur, nos démocraties occidentales ?
Je ne suis pas d'accord avec cet argument. Les personnes qui le portent ne se rendent pas compte que nous sommes dans une situation comparable à celle de 1939, que nous sommes impliqués dans un conflit mondial qui pourrait engendrer des conséquences inégalées en termes de niveau de vie. Face à ce risque, nous nous devons d'être fermes pour empêcher la montée aux extrêmes dans la violence. La résilience démocratique dont vous parlez ne sera possible que si les responsables politiques prennent leurs responsabilités à temps. Sinon, Poutine ne fera qu'accroître sa pression sur les pays environnants. Je rajouterais que l'on voit également que là où la Russie s'installe (regardez le Donbass et la Crimée), le niveau de vie régresse.
Il faut donc maintenir une pression sur Poutine jusqu'à le mettre hors d'état de nuire ?
Oui. Si l'argument à l'encontre des sanctions est de soutenir les populations les plus précaires, il faut d'une part éviter que les démocraties de l'Union vivent sous la menace de Poutine, et d'autre part - c'est ce que nous réalisons au Forum mondial Normandie pour la Paix à Caen - soutenir les opposants russes qui ont un programme pour reconstruire les routes, les hôpitaux et la démocratie dans leur pays.
Il dialoguera avec l'ambassadeur belge honoraire Vincent Mertens de Wilmars à l'abbaye de la Cambre (Ixelles) à 19 h 30, et à l'invitation de l'association des Amis du Collège des Bernardins. Infos et inscriptions : amisbelgesbernardins@gmail.com
"Non. Le boycott de la Russie est un luxe moral dont se prévalent les nantis mais que paient les classes populaires"
Économiste, auteur et chroniqueur, Carl-Alexandre Robyn observe et s'inquiète des conséquences des mesures prises à l'encontre de Moscou.
Pourquoi considérez-vous que les sanctions occidentales ne sont pas éthiques ?
En Belgique, le gouvernement pense qu'il peut acheter la paix sociale avec ses mesures qui ne sont que roupie de sansonnet face au défi de la grande pauvreté. Ce ne sont pas des chèques que veulent les populations plébéiennes, mais une autre politique. Une politique de bon sens pour éviter aux pauvres de geler cet hiver notamment : obtenir un cessez-le-feu en Ukraine, se réconcilier avec la Russie, lever au plus vite les sanctions économiques contre Moscou et ouvrir Nord Stream 2 (à l'arrêt alors que cela fait un an qu'il est prêt à être utilisé) pour avoir de nouveau du gaz en quantité suffisante et à un prix abordable.
Et d'arrêter d'aider l'Ukraine ?
Non, lever l'embargo sur la Russie ne signifie pas cesser d'aider les Ukrainiens, nous continuons à accueillir les réfugiés et à subvenir à leurs besoins, à envoyer vivres, fournitures et médicaments à ceux et celles restés sur place, à abonder les futurs fonds occidentaux de reconstruction de l'Ukraine dévastée. Nous avons le droit (d'assistance) et les moyens d'aider l'agressé, mais nous n'avons ni le droit (d'ingérence) ni les moyens de punir l'agresseur ; en tout cas pas si c'est au prix du plongeon dans la misère des classes populaires des Vingt-sept. Même si celle-ci est dorée par les chèques d'assistance alimentaire, énergétique ou au logement.
L'UE n'a-t-elle pas l'obligation d'agir contre un État agresseur, près de ses frontières ?
Le droit international n'autorise pas plus la Russie à envahir l'Ukraine qu'il n'autorise l'UE à se comporter en gendarme de la paix, hors de sa juridiction. Sanctionner l'agresseur d'un pays tiers au point de devenir cobelligérant dans un conflit hors de nos frontières est contraire tant au droit européen qu'au droit international (dont nous aimons tant nous prévaloir). Le boycott de la Russie est un luxe de droiture morale dont se prévalent les nantis mais qui se paie d'"une livre de chair" par les classes populaires qui auront peine à s'éclairer, se chauffer, se déplacer et même à s'alimenter, vu l'explosion des prix, consécutive à nos sanctions économiques.
Que redoutez-vous ?
La grève générale prévue en novembre (le 9 novembre n'est-ce pas là une référence à la date de la chute du mur de Berlin en 1989 ?), de même que les manifestations en amont et en aval vont illustrer une originalité politique. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'extrême droite et la gauche radicale seront unies en mobilisant chacune leurs partisans face à la flambée des prix de l'énergie. Les deux extrêmes mobilisés pour une cause commune : le refus d'assister impassibles au plongeon de nos peuples dans la détresse. Ces classes populaires, dont les intérêts et les besoins vitaux sont si peu ou si mal défendus par leurs propres gouvernements nationaux, vont exprimer leur lassitude et leur mécontentement d'être ou de tomber dans la dèche. Au bord de l'abîme de la tiers-mondisation (coupures d'électricité, pénuries, rationnements…), les populations défavorisées de l'UE vont probablement sombrer dans une dynamique de rejet d'un système démocratique au fonctionnement trouble, qui les dessert plus qu'il ne les aide.
Vous ne visez pas seulement les mauvaises décisions politiques mais également les médias. Pourquoi ?
Elle est peu digeste la "sobriété" lorsqu'elle est prônée et imposée par des patriciens aussi bien nantis que nos hauts fonctionnaires et politiciens. Mais l'amateurisme politique de hauts fonctionnaires européens est aussi relayé par l'amateurisme journalistique d'une presse qui milite plus qu'elle n'informe. Pour bon nombre de journalistes, si la cause est noble, le parti pris est alors supérieur à l'objectivité de l'information. On a le sentiment que toute critique, même constructive, est inacceptable en temps de guerre. Par conséquent, aujourd'hui, si vous exprimez quoi que ce soit qui ne soit pas une louange pro-ukrainienne, vous êtes d'office taxé soit d'idiot utile de Poutine, soit même d'agent russe.