Engie entame la décontamination chimique de Tihange 2 : "Les politiques sont à côté de la plaque, on va avoir de sérieux problèmes"
Engie a commencé lundi la décontamination chimique du circuit primaire de Tihange 2. Et cela alors que les partis de l'Arizona ont discuté de son éventuelle prolongation.

- Publié le 05-11-2024 à 20h08
- Mis à jour le 05-11-2024 à 21h51

"C'est une opération lourde pour Tihange 2", nous explique une source, alors qu'Engie vient de commencer la décontamination chimique du réacteur Tihange 2, en relative discrétion. "Il y a la décontamination chimique du circuit primaire et la découpe des composants, tuyaux et vannes, pour procéder au démantèlement", poursuit notre contact, semblant indiquer qu'une éventuelle prolongation de Tihange 2 deviendrait, dès lors, très complexe et coûteuse. Donc quasiment irréversible. Et cela alors que les partis de l'Arizona discutent de son éventuelle prolongation, et ce depuis quelque temps. "Ils ont des projets de loi pour prolonger mais, en soi, les politiques sont à côté de la plaque", nous affirme encore cette source.
"Plusieurs partis de l'Arizona sont favorables à la prolongation de Tihange 2, mais pas tous", nous précise une autre source politique bien informée. Pour rappel, Doel 3 et Tihange 2 avaient été longuement mis à l'arrêt, suite à la découverte de défauts de conception dans la cuve de leur réacteur (qualifiés de microfissures lors de leur découverte). Finalement, l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) avait donné son aval à un redémarrage des deux unités, pour une durée de quarante ans maximum. On ne sait donc pas si une exploitation au-delà de ce délai serait sûre. Doel 3 a finalement été arrêté en octobre 2022 et Tihange 2 en février 2023, à l'occasion de leur quarantième anniversaire.
Engie confirme et nuance
Contacté, le porte-parole d'Engie nous confirme que la décontamination chimique du circuit primaire de Tihange 2 a commencé lundi. "C'est le même processus qu'à Doel 3", précise Olivier Desclée, porte-parole d'Engie. "La question de la réversibilité du processus ne se pose pas. En effet, nous prévoyons de démanteler le réacteur conformément au cadre légal. Le rotor de la turbine de Tihange 2 a d'ailleurs été démonté et transporté jusqu'à Doel 4 au printemps. Tout cela a été fait en accord avec l'Agence fédérale de contrôle nucléaire."
"Le fait que l'Arizona soit à l'arrêt tombe à pic pour Engie, estime cependant notre source. Personne ne s'en inquiète alors qu'il y a urgence. On sera en pénurie d'électricité et on va se retrouver devant le fait accompli. Et ce sera pareil pour Doel 1 en février prochain. L'horloge tourne. Il y a une occupation parlementaire sur le sujet mais ce sont des juristes, pas des ingénieurs." Selon cette source, Engie agit en catimini, sans même envoyer une lettre pour rappeler l'échéance aux politiques. Alors qu'on nous confirme que ces derniers discutent d'une éventuelle prolongation de Tihange 2 en ce moment même, mais que les travaux doivent encore finir sur la table des présidents de partis, bloqués dans les négociations fédérales. Notons également que la dernière proposition de loi déposée par Les Engagés le 23 octobre suggère une prolongation de Tihange 2 jusqu'en février 2043.
"On va avoir de sérieux problèmes"
"En 2025, avec deux réacteurs, on sera à un tiers de notre production précédente. On va avoir de sérieux problèmes (d'approvisionnement en électricité, NdlR)", assène cette source.
Précisons cependant que la dernière étude d'Elia, le gestionnaire du réseau électrique haute tension, aboutit à la conclusion que la sécurité d'approvisionnement sera garantie pour l'hiver 2025-2026, alors que cinq réacteurs nucléaires sur sept seront fermés (tous à l'exception de Doel 4 et Tihange 3). Mais ces calculs d'Elia tablent sur la disponibilité de Doel 4 et Tihange 3 dès novembre 2025, ainsi que sur celle des deux nouvelles centrales au gaz. Il faudra vérifier donc si tout est en ordre à ce niveau-là.
Irréversible ou non ?
Si Engie veut tourner la page du nucléaire en Belgique, les pro-nucléaires tentent néanmoins de freiner cette marche forcée. Le parc nucléaire devait normalement s'éteindre en 2025 mais Doel 4 et Tihange 3 ont finalement été prolongés de 10 ans par la Vivaldi. Une "dérogation" approuvée par la Chambre après la crise énergétique liée à l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
"La décontamination chimique a débuté lundi et sera réalisée en plusieurs vagues, pour arriver à terme dans le courant du mois de décembre sur Tihange 2. Sur Doel 3, c'est terminé", nous précise une autre source bien informée du secteur. Mais cette décontamination est-elle irréversible ?
"Engie veut se désengager, ce n'est pas une surprise, mais les discussions politiques ne sont pas à la hauteur"
"Suivant la façon dont elle est réalisée, les produits chimiques utilisés, leur acidité, cela peut ou non être irrémédiable. Mais son but est de décrocher les oxydes métalliques qui sont sources de radiations, car ils sont contaminés et irradiants. Ce qui permet aux personnes qui vont intervenir dans le cadre du démantèlement de prendre moins de doses de radiation", explique cette autre source.
"Engie veut se désengager, ce n'est pas une surprise, mais les discussions politiques ne sont pas à la hauteur", ajoute-t-il, appelant à procéder à un montage permettant à l'État et d'éventuels partenaires industriels de récupérer les centrales et réacteurs. Reste à voir qui pourrait être intéressé.
"Il faudrait laisser l'opportunité de reprendre l'outil (les réacteurs nucléaires, NdlR) par un repreneur sans le détruire"
"Il ne faut pas attendre la formation d'un gouvernement"
"Engie avait annoncé sa position clairement et le fait que la droite monte au pouvoir et soit favorable à la prolongation ne faisait pas ses affaires, même si l'entreprise a tout à fait le droit de procéder au démantèlement. Mais il faudrait laisser l'opportunité de reprendre l'outil par un repreneur sans le détruire. Donc par une réquisition. Il y a des outils juridiques pour cela", avance encore une source.
"Et il ne faut pas attendre la formation d'un gouvernement car il sera trop tard. Et plus on attend, plus ce sera cher car Engie demandera plus d'argent pour couvrir ses pertes. Sans compter la perte de compétences et de la main-d'œuvre qui quitte le secteur", termine cette source.
