"On aura besoin d'énormément d'électricité, mais c'est possible": les "carbon catchers" d'Heidelberg sur le point de réussir un défi majeur
Le géant allemand du ciment et du béton, Heidelberg Materials, dévoile le premier site de capture du carbone du monde au niveau industriel, à Brevik, en Norvège.

- Publié le 12-07-2024 à 09h12
- Mis à jour le 14-07-2024 à 02h06

La guerre contre le carbone est lancée. Dans cette bataille contre les émissions de CO2, un front s'ouvre en Norvège, où le géant allemand du béton et du ciment, Heidelberg Materials, inaugure le premier site mondial de capture carbone au niveau industriel.
C'est pour mener ce combat à bien que Heidelberg a engagé 15 "carbon catchers", des ingénieurs et opérateurs responsables de cette mission de capture du carbone. S'ils réussissent, leur nombre pourrait grimper à près de 200 et le procédé pourrait être étendu à d'autres sites du cimentier. S'ils échouent ? Ils ne peuvent pas. L'enjeu climatique est trop grand.
Pour rappel, face au réchauffement climatique lié aux trop importantes émissions de CO2 dans l'atmosphère, le processus de capture du carbone (le fait de l'attraper en sortie d'usine) et de séquestration de celui-ci (le fait de l'injecter en sous-sol pour éviter qu'il aille s'ajouter aux molécules de carbone déjà présentes en trop grand nombre dans l'atmosphère) est une solution vers laquelle beaucoup d'industriels et États se tournent. Appelé également CCS, pour carbon capture and storage, ce procédé complexe est néanmoins très énergivore.
"Mécaniquement, on est au point. Et la phase opérationnelle commencera dès 2025", explique Anders Petersen, qui est venu gonfler les rangs de cette petite armée dès 2021, alors qu'il nous montre les cuves géantes de près de 30 mètres de haut qui permettront de stocker environ… 4 jours d'émissions de carbone liées à la production de ciment, avant d'aller l'enfouir au large. Le site devrait ainsi permettre d'enfouir 10 millions de tonnes de CO2 ces 25 prochaines années.
"La capture et la compression du CO2 ont besoin d'énormément d'électricité. On ne peut définitivement pas le nier."
Si Heidelberg fait figure de pionnier en la matière aujourd'hui, c'est parce que cela fait 20 ans que le groupe travaille sur la question. Depuis 2005 exactement, lorsqu'il a lancé des études préliminaires, même si les premières opérations concrètes ont commencé en 2021. Un long parcours.
Alors certes, d'autres acteurs de l'industrie pétrolière ont déjà commencé à injecter du carbone en sous-sol, afin de "doper" le rendement de l'extraction pétrolière. Mais Heidelberg est donc le premier groupe industriel à être sur le point de réussir ce pari.
Un pari motivé d'autant plus ces dernières années par l'objectif européen d'arriver à la neutralité carbone d'ici 2050.

Un procédé énergivore mais indispensable
"La capture et la compression du CO2 ont besoin d'énormément d'électricité. On ne peut définitivement pas le nier. C'est la compression du gaz qui est le plus énergivore", reconnaît Jan Theulen, Directeur Technologie et Partenariats et responsable de groupe pour la partie CCS chez Heidelberg.
Ce qui pose la question de la faisabilité d'un tel procédé dans un pays comme la Belgique, qui est en phase d'arrêt de ses réacteurs nucléaires par exemple, alors que le groupe vise à développer le procédé à Antoing, en Wallonie, via son projet Anthemis, dans les prochaines années.
"On aura besoin d'énormément d'électricité. Mais la sortie du nucléaire en Allemagne a montré qu'on pouvait y arriver. Le prix de l'électricité n'est pas un 'deal breaker'"
"On aura besoin d'énormément d'électricité. Mais la sortie du nucléaire en Allemagne a montré qu'on pouvait y arriver. Le prix de l'électricité n'est pas un "deal breaker", sauf si l'électricité est produite à base de pétrole et que celui-ci flambe", poursuit Jan Theulen, qui se veut confiant sur la viabilité d'un tel système.
"Le site d'Antoing est très bien situé stratégiquement car il est proche de Zeebruges. Et il y aura beaucoup de CO2 envoyé vers Dunkerque ou Zeebruges, vers cette CO2 Highway (autoroute du CO2, NdlR) qui acheminera ce carbone liquide vers la mer du Nord, au large de la Norvège, pour rejoindre sa destination finale en sous-sol", poursuit-il.
"Le site d'Antoing est très bien situé stratégiquement car il est proche de Zeebruges. Et il y aura beaucoup de CO2 envoyé vers Dunkerque ou Zeebruges, vers cette CO2 Highway."
"Ce qui est important, c'est de dérisquer ces investissements. Ces projets ne sont pas possibles sans le soutien des gouvernements. Et ils le savent. Les risques doivent être partagés", avance-t-il.
Il reconnaît néanmoins que toutes les usines Heidelberg du monde ne pourront pas être équipées de tels équipements de capture et de pipelines pour acheminer le carbone liquide vers la Norvège. "Mais si nous arrivons à être négatifs en carbone sur 10 sites, on peut en garder un qui ne l'est pas", explique-t-il. Négatif en carbone ? Est-ce réellement possible d'aller au-delà de la neutralité ?
"Oui, grâce à la biomasse utilisée pour générer l'électricité. La biomasse a emmagasiné une première fois le carbone présent dans l'air, et en ayant recours à celle-ci, en la brûlant mais sans rejeter le carbone dans l'atmosphère, on arrive à une balance négative." Que demander de plus ? Si ce n'est que les autorités valident ce calcul, ce qui n'est pas encore le cas. Le lobbying entrera en jeu plus tard pour défendre cette thèse.
Pour quel prix ?
N'oublions pas que Heidelberg sera "client" des ceux qui séquestreront le carbone sous terre, comme le projet Northern Lights que nous vous présentions le 21 juin dernier dans nos colonnes, et que cela coûtera très cher. L'entreprise ne fait donc pas cela uniquement pour apposer une étiquette "ciment écologique" sur ses sacs, il faut que la demande du secteur de la construction suive réellement.

"Il y a une vraie demande désormais. Mais aucun produit neutre n'est disponible pour le moment. Notre ciment "net zero carbon", nommé EvoZero, ne sera pas uniquement un produit premium, mais il sera inédit", lâche quant à lui Vetle Houg, directeur du site norvégien d'Heidelberg à Brevik. S'il est difficile de lui extirper un prix, pour le moment, à processus inchangé et sans mise à l'échelle plus performante, il reconnaît que le coût du sac de ciment ou de la tonne de béton devrait être environ trois fois plus cher que les produits classiques. "Mais quand la demande va augmenter, les processus seront plus rentables et les prix vont baisser. C'est difficile de donner une estimation", nuance néanmoins un représentant d'Heidelberg à ses côtés. Le groupe Heidelberg vend d'ailleurs déjà ce ciment zéro carbone mais pourra donc en assurer la livraison qu'à partir de 2025.
"Nous remarquons que le marché est attentif à cela et les clients commencent à vouloir commander ce type de ciment. Le marché est en train de changer, afin de créer des constructions durables", poursuit Vetle Houg.
Compétition pour le stockage ?
La question en suspens est de savoir s'il y aura une compétition entre les différents industriels afin de réserver des espaces de stockage pour le carbone, puisque tous ceux qui voudront atteindre les objectifs européens devront se plier à la neutralité carbone, et donc avoir recours à la capture du carbone.
"La loi européenne Net Zero Industry a obligé les industriels du gaz et du pétrole à mettre à disposition 50 millions de tonnes de capacité de stockage de CO2 dans les prochaines années, et ce sans compter le Royaume-Uni ou la Norvège. Le Danemark se lance dans ces projets aussi", explique Jan Theulen, le responsable pour la capture carbone chez Heidelberg. "Il y a un bon équilibre entre les projets sérieux de capture de CO2 et le développement du stockage", poursuit-il. Mais est-ce qu'il y aura une mise aux enchères de ces espaces, qui risque de coûter cher aux contribuables, puisque les États passeront à la caisse ? La réponse est plutôt non selon lui. "Il y a de la compétition, mais pas une compétition malsaine", termine-t-il tout de même.
