La Norvège, après avoir vendu son pétrole, veut vendre sa solution contre le "carbone fatal" aux industriels belges
Le Royaume d'Harald V, qui a exporté énormément d'hydrocarbures, veut désormais transformer les poches vides en espaces de stockage de CO2. La captation et séquestration du carbone (CCS) intéresse particulièrement les industriels belges.

- Publié le 21-06-2024 à 16h45
- Mis à jour le 28-08-2026 à 09h53

D'énormes citernes (ou "tanks") de plusieurs dizaines de mètres de haut, à moitié cachés derrière un mont rocheux. Une plateforme avec des bâtiments noirs sur pilotis. Une cheminée qui crache des flammes et des petits personnages en jaune qui s'affairent autour. On a l'impression d'être dans un vieux "James Bond" lorsqu'on découvre le site du projet de séquestration de carbone, nommé Northern Lights, à Bergen, dans l'ouest de la Norvège. Un site isolé dans les fameux fjords, où les infrastructures impressionnantes s'élèvent vers le ciel pour mieux enfouir le carbone dans les profondeurs. Un site qui, même s'il demeure un flou sur les chiffres exacts, aurait déjà coûté entre 1,4 et 2 milliards d'euros. Dont environ 1,2 milliard apporté par l'État norvégien, 200 millions par chaque partenaire (les groupes pétroliers Equinor, TotalEnergies et Shell) et 130 millions par la Commission européenne, bien que la Norvège ne fasse pas partie de l'UE.
Mais d'abord, quelques mots d'explications. La Norvège, qui vend énormément de gaz et de pétrole, se positionne pour vendre désormais ces espaces "vides" pour stocker du CO2. Du carbone que les entreprises fortement émettrices essaient justement d'enfouir. Le carbone dont elles n'auront pas réussi à réduire les émissions dans leurs processus de production, qu'on appelle donc "le CO2 fatal". Confrontés à l'objectif européen de neutralité carbone d'ici 2050, les industriels belges (cimenteries wallonnes ou usines chimiques flamandes par exemple), font partie des futurs clients de ce processus de captation et séquestration du carbone (CCS, carbon capture and storage").
"C'est une des solutions pour la décarbonation. On doit réduire de 50 % nos émissions d'ici 2030, et l'industrie en particulier", explique Philippe Henry, ministre wallon sortant de l'Énergie (Ecolo), présent sur place, au lendemain de la fin de la mission économique princière belge à Oslo qui se déroulait précédemment. Autant faire d'une pierre, deux coups avant de rentrer en Belgique.
La Norvège : coup de poker et question de survie
"Cette captation et cette séquestration du carbone sont des enjeux majeurs pour la Wallonie. Sinon, c'est simple, les industries vont devoir fermer et licencier à tour de bras. Le secteur doit être complètement décarboné d'ici 2050", poursuit Philippe Henry. "Les consciences se réveillent enfin, alors que cette question n'était même pas dans l'accord du gouvernement wallon au début du mandat par exemple. On est encore loin mais on avance", se félicite-t-il.
"Cette captation et cette séquestration du carbone sont des enjeux majeurs pour la Wallonie. Sinon, c'est simple, les industries vont devoir fermer et licencier à tour de bras."
Et dans ce dossier, la Norvège, qui joue un double jeu au niveau hydrocarbures et des solutions pour la transition énergétique, peut gagner gros. Pour faire simple, après avoir vendu les combustibles fossiles qui émettent trop de CO2, elle pourrait vendre la solution (bien que partielle et temporaire) grâce à cette séquestration carbone. Et potentiellement aux plus offrants, alors que les entreprises européennes seront captives de ce besoin de séquestrer du carbone.

Et il faut aussi que le royaume d'Harald V se réinvente absolument car s'il fait partie des États les plus riches du monde par habitant, c'est justement parce qu'il se repose sur le pétrole et le gaz, désormais sur la sellette.
La Norvège a ce côté paradoxal où beaucoup de voitures sont électriques, où la consommation énergétique domestique fait principalement appel aux centrales hydroélectriques "vertes" extrêmement nombreuses mais où l'économie s'est consolidée sur ces exportations fossiles, qui ont par ailleurs été dopées après l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
Investissements, fuites, "suffocations"… quels sont les risques ?
Pour comprendre la captation et la séquestration du carbone, il faut savoir qu'il y a d'un côté la captation, c'est-à-dire le fait de capter le carbone à la sortie des usines, des industries. Où on le récupère, on le met sous pression sous forme liquide, et on l'expédie. Et il y a la séquestration, où on veut le stocker le carbone pour éviter le rejet dans l'atmosphère et donc le réchauffement climatique.
Et si de nombreuses entreprises belges ont rejoint la mission économique – dont plusieurs avec l'Awex, l'Agence wallonne aux exportations et aux investissements étrangers – et la visite du site de Bergen en parallèle, c'est pour voir comment se passe la séquestration. Est-ce que c'est jouable, viable, rentable… "Pour nous, c'est encore trop tôt", reconnaît un représentant de Carmeuse, industriel belge producteur de chaux, tournant les pieds après avoir visité le site. "L'infrastructure doit réellement être mise en place avant que l'on puisse réaliser ces énormes investissements", explique-t-il.
"La difficulté, c'est que si un acteur de la chaîne bloque, tout bloque. Mais je n'ai pas peur. Car c'est le sens de l'histoire. Il n'y a pas d'alternative."
"La difficulté, c'est que si un acteur de la chaîne bloque, tout bloque. Mais je n'ai pas peur. Car c'est le sens de l'histoire. Il n'y a pas d'alternative. Le CO2 qu'on va vouloir capturer, c'est le "CO2 fatal", donc celui qu'on n'a pas pu éliminer dans le process de production. Donc nous allons investir", commente pour sa part Morgan Malecotte, directeur général de Holcim Belgique. Un investissement facilité, il faut reconnaître, par le fait que Holcim ait décroché les fonds européens du plan de relance pour financer son plan Go4Zero et la refonte complète de sa cimenterie à Obourg (près de Mons). Un projet gigantesque.
Au-delà de ces risques au niveau investissement, le transport de ce CO2 pose encore quelques questions. "Il y a des risques au niveau de la corrosion des pipelines. Il faut une pureté importante du CO2 transporté pour que ça n'agresse pas les tuyaux. Et en cas d'explosion de tuyaux par exemple, le CO2 pourrait prendre la place de l'oxygène et donc provoquer une suffocation aux personnes présentes proches de ces tuyaux", explique anonymement un industriel. "Mais si ça peut faire peur aux gens, il faut rappeler que c'est exactement la même chose avec les pipelines de pétrole ou de gaz, les tuyaux dans les habitations pour le chauffage. Sauf que là, ce n'est même pas inflammable. Donc c'est en fait beaucoup moins risqué", poursuit-il. "Il faut juste préparer l'opinion. Mais les enjeux sont énormes, il faut avancer", glisse-t-il, confiant.
"Il y a des risques au niveau de la corrosion des pipelines. En cas d'explosion de tuyaux par exemple, le CO2 pourrait prendre la place de l'oxygène et donc provoquer une suffocation. Mais si ça peut faire peur aux gens, il faut rappeler que c'est exactement la même chose avec les pipelines de pétrole ou de gaz. Sauf que là, ce n'est même pas inflammable."
Un coup à jouer également pour la Belgique
Si les industriels belges s'intéressent à la captation, les ports d'Anvers et de Zeebruges sont également dans la course. Les deux entités sentent un coup à jouer. Devenir un "hub" du transport de carbone permettrait de récolter une part de la manne d'argent que ça représente. Ne dit-on pas que dans la ruée vers l'or, ce sont les vendeurs de pelles et de brouettes qui ont fait fortune ?
Zeebruges opte pour une solution "pipeline". Les industriels pourraient donc capter leur carbone, l'acheminer jusqu'à Zeebruges et de là, l'envoyer via une sorte de pipeline "Carbon Highway" vers ces poches norvégiennes vides. Le projet pourrait être viable à partir de 2030 et pourrait transporter entre 20 et 40 mégatonnes (millions de tonnes) de CO2 par an.

Anvers opterait pour la solution du transport par bateau (que peut réceptionner le site Northern Lights visité à Bergen justement). Une solution qui pourrait être disponible à partir de 2027 mais serait limitée à environ 10 mégatonnes par an. Les tankers (bateaux-citernes) de Northern Lights peuvent par exemple transporter environ 7500 tonnes de carbone liquide par trajet. Et il faut une dizaine d'heures pour le décharger sur le point de délestage avant séquestration.
Le port de Gand se lance aussi dans un projet qui pourrait voir le jour d'ici 2028 et transporter environ 4 mégatonnes par an.
Et si aucun opérateur de transport n'a pas encore été désigné en Belgique, il y a de fortes chances que Fluxys, le groupe spécialisé dans le transport de gaz, emporte le marché. Reste à négocier qui paiera les tuyaux et qui en touchera les bénéfices. Les négociations ne font que commencer.

Questions à Morgan Malecotte, directeur général de Holcim Belgique (Obourg)
Vous faites partie des futurs clients de la séquestration du carbone. Vous êtes convaincu par ces projets coûteux ?
"Il nous faut des garanties sur les chaînes de valeurs. Il faut un alignement des planètes pour que l'infrastructure soit en place et qu'on puisse commencer à injecter. Mais quoi qu'il en soit, ça avance. On est passé d'un fonctionnement où chacun défendait sa paroisse à quelque chose de plus en plus collaboratif. Donc oui, je suis optimiste."
La pression va devenir tellement forte que cela va pousser les entreprises à investir.
Cette solution pourrait-elle donner le signal aux industriels que finalement, on dispose d'une solution technologique aux émissions de carbone, et atténuer leurs efforts pour les limiter ?
"Non, justement. Il faut éviter cela. Et de toute façon il n'y aura pas le choix, il faudra faire ce stockage. La pression va devenir tellement forte, car les quotas CO2 vont diminuer (ETS), que cela va pousser les entreprises à investir. Plus les quotas vont diminuer, plus les prix du carbone vont monter. En 2035, la tonne de carbone pourrait par exemple coûter 200 euros. Le stockage coûte environ 150 euros par tonne pour le moment, dans nos modèles… Donc faites le calcul…
Est-ce que des industries vont fuir l'Europe à cause de cela ? On parle de "carbon leakage", on délocalise les gaz à effets de serre.
"Le CBAM (Carbon Border Adjustment Mechanism, NdlR) fait que l'importation devra prendre en compte du CO2 émis par les pays de production et mettre une taxe.. Donc ça limite l'intérêt de délocaliser… Et importer du béton, du ciment, par exemple, ça n'a aucun sens…"
Vous allez plutôt opter pour la solution pipeline via Zeebruges ou bateaux via Anvers ?
"Il faut reconnaître qu'une fois qu'on aura choisi, ça sera parti pour au moins quinze ans, on ne fera pas marche arrière. Donc il faut bien réfléchir. Le projet Northern Lights est colossal. On va l'analyser. Il y a de la concurrence sur l'acheminement, comme il y a de la concurrence entre les différents puits de séquestrations entre le Danemark ou la Norvège. Il y a la solution de Gand mais pour le moment, les solutions de Zeebruges et Anvers sont plus crédibles. On reste attentif à ce qu'il se passe à Dunkerque également. Mais le vrai challenge est d'aligner tout le monde et partager le risque. Pour le moment, ce risque repose énormément sur celui qui émet. Il faut dérisquer ces investissements. Et il faut aussi que tout le monde soit raisonnable sur les coûts. Car une des choses qui fait que ça pourrait tomber à l'eau, c'est que ce soit trop cher. C'est pour l'intérêt général. C'est pour cela qu'il faut un soutien public."
La Flandre pourrait être gagnante, en étant un "hub", là où la Wallonie devrait plutôt mettre la main à la poche. Il y a un bon dialogue tout de même ?
"Oui. Mieux qu'on ne pensait d'ailleurs. Fluxys fait un bon travail à ce niveau-là. Alors oui, les opérateurs flamands devraient générer des revenus. Mais pour la Wallonie, où il y a beaucoup d'émetteurs, il y aura des effets positifs. On gardera l'emploi, on pourra construire de nouvelles usines, recruter, etc."
Le secteur de l'immobilier et de la construction, que vous approvisionnez et qui est un important émetteur de CO2, a besoin de changer en profondeur pour favoriser cette solution, non ?
"Oui. Les pouvoirs publics doivent donner des messages clairs. Et je ne parle même pas de l'immobilier privatif, mais ne serait-ce que sur l'immobilier public, les ponts, les écoles, les hôpitaux : avoir des règles qui privilégient les matériaux de construction décarbonés va permettre de rentabiliser les processus de captation et séquestration carbone et initier la demande."
