L'industrie européenne sous pression: le gaz coûte cinq fois moins cher aux Etats-Unis
La décision de la multinationale Yara d'arrêter de produire de l'ammoniac en Wallonie illustre le déficit de compétitivité de l'Europe, au niveau des prix de l'énergie.
- Publié le 29-01-2025 à 09h11
- Mis à jour le 30-01-2025 à 14h25

Si les États-Unis sont une terre d'investissement très attractive, c'est aussi grâce à leurs prix de l'énergie très compétitifs. Actuellement, le gaz naturel coûte quasiment cinq fois moins cher aux États-Unis qu'en Europe, quand on compare la référence américaine (Henry Hub) à la référence européenne (Dutch TTF).
Le prix du gaz ayant une forte influence sur le prix de l'électricité, les USA bénéficient aussi souvent de prix de l'électricité plus attractifs qu'en Europe.
Ces différences de prix ont logiquement un impact sur l'attractivité de l'Europe en tant que terre d'investissement. La multinationale norvégienne Yara a ainsi cité "les prix élevés et volatils de l'énergie" comme l'une des raisons l'ayant poussée à vouloir arrêter la production d'ammoniac dans son usine de Tertre, en Wallonie. Il faut dire que la production d'ammoniac nécessite de produire l'hydrogène, lui-même produit à partir de gaz naturel. Le prix élevé du gaz naturel est donc un frein au maintien de la production d'ammoniac en Europe.
Par ailleurs, l'ammoniac vert, produit par électrolyse de l'eau avec de l'électricité renouvelable, implique d'avoir accès à de l'électricité verte en abondance et à un prix compétitif. Vu le faible potentiel de la Belgique au niveau des énergies renouvelables, notre pays envisage d'ailleurs d'importer de l'ammoniac vert par bateaux, depuis des contrées lointaines.
Un marché européen dysfonctionnel ?
Mais comment expliquer ces prix élevés de l'énergie en Europe ? Lors de la présentation de son rapport sur le futur de la compétitivité européenne, Mario Draghi avait fustigé le fonctionnement du marché européen de l'électricité. Il avait ainsi dénoncé le fait qu'en 2022, les centrales électriques au gaz avaient "fixé" le prix de l'électricité durant 60 % du temps, bien qu'elles n'aient généré que 20 % de l'électricité consommée en Europe.
Super Mario visait, sans le nommer, le principe qui veut que le prix de l'électricité soit aligné sur la technologie la plus chère, souvent une centrale au gaz ou au charbon. Et cela alors que les énergies renouvelables sont montées en puissance ces dernières années, faisant baisser le poids du gaz naturel et du charbon dans la production d'électricité. "Nous sommes incapables de transférer le bénéfice de l'énergie renouvelable bon marché aux ménages et aux entreprises", avait ajouté l'Italien.
Néanmoins, le rapport Draghi n'a pas recommandé la suppression du système de formation des prix de l'électricité. En revanche, il a préconisé d'instaurer une obligation, dans le chef des producteurs, de fournir une partie de leur électricité à prix réduit aux industriels européens soumis à une forte concurrence internationale. Il faudra voir si cette proposition sera reprise par la Commission européenne, qui publie ce mercredi ses recommandations en vue de restaurer la compétitivité de l'Europe.
Que faudrait-il faire ?
Vincent Verbeke, CEO d'Engie Belgique, estime qu'il ne faut pas changer le système actuel de formation des prix de l'électricité car "c'est celui qui conduit à l'utilisation la plus efficace des ressources". Selon lui, il faudrait plutôt installer davantage d'éoliennes et de panneaux photovoltaïques. "Dans ce cas, les centrales au gaz fonctionneront moins souvent et fixeront moins souvent les prix de l'électricité", explique Vincent Verbeke.
Le patron d'Engie Belgique s'attend d'ailleurs à ce que les prix du gaz baissent à partir de 2027, ce qui réduirait automatiquement les prix de l'électricité. "Le prix du gaz est élevé car l'Europe a perdu des approvisionnements russes qui ont dû être remplacés par du gaz naturel liquéfié (GNL), soumis à une concurrence mondiale, développe-t-il. Une offre supplémentaire de GNL va arriver en 2025 et 2026, notamment du Qatar et des USA. Le marché du GNL pourrait donc être moins tendu à partir de 2027. Il est donc possible que les prix du gaz ne restent pas au niveau actuel".
On pourrait se dire qu'un producteur d'électricité, comme Engie, a tout intérêt à maintenir le système actuel de formation des prix de l'électricité. En effet, ce système lui permet de vendre son électricité plus cher. Mais Febeliec, la fédération qui représente les gros consommateurs d'énergie, est du même avis qu'Engie. "C'est un système qui met en concurrence les producteurs d'électricité et qui aboutit aux prix de l'électricité les plus bas", explique Andreas Tirez, expert énergie chez Febeliec.
Mais cet expert pense qu'il faut davantage soutenir l'industrie belge, par exemple en lui octroyant des ristournes sur les tarifs de transport d'électricité. "Il faudrait aussi pousser les ménages belges à se chauffer davantage avec une pompe à chaleur électrique plutôt qu'avec une chaudière au gaz, ajoute-t-il. Nous sommes le mauvais élève de la classe à ce niveau-là". Ainsi, la demande de gaz serait moins importante, ce qui ferait baisser les prix du gaz et de l'électricité. En revanche, Andreas Tirez ne veut pas se prononcer sur l'opportunité de garder un peu de gaz russe, bon marché, dans le mix énergétique européen. "C'est une décision politique", déclare-t-il.
