Willy Borsus : "La stratégie Digital Wallonia a permis de doubler la taille du secteur du numérique"
Le vice-Président MR du gouvernement wallon pilote la stratégie Digital Wallonia depuis 2019. Alors qu'il aborde la dernière ligne droite de la législature, Willy Borsus défend, dans un entretien à "La Libre", les actions et les moyens budgétaires mobilisés au cours des cinq dernières années.

- Publié le 06-02-2024 à 19h55

Willy Borsus, vice-Président MR du gouvernement wallon, est un poids lourd au sein de l'équipe dirigée par le socialiste Elio Di Rupo. La liste des compétences dont il a la charge, depuis le début de la législature régionale en septembre 2019, suffit à prendre la mesure de son influence : Économie, Commerce extérieur, Recherche, Innovation, Aménagement du territoire, Agriculture, IFAPME et Centres de compétence. Il faut y ajouter le portefeuille du Numérique.
Ce mardi soir, alors que la fin de la législature pointe le bout du nez, Willy Borsus était à Louvain-la-Neuve pour "Shake Digital Wallonia", l'événement annuel de la Wallonie numérique, organisé par l'Agence du Numérique et ses partenaires dans le cadre de la stratégie Digital Wallonia que la Wallonie poursuit, sans discontinuer, depuis 2015.
C'est coiffé de sa casquette numérique que M. Borsus a balayé, pour La Libre, le bilan des actions mises en œuvre au cours de ces cinq dernières années.
Vous devez faire face, depuis plusieurs jours, à la colère des agriculteurs wallons. En pareille circonstance, le numérique n'est-il pas relégué au second plan ?
Non. Il faut répondre aux crises, mais cela ne justifie pas de sacrifier le reste. Cela a toujours été ma ligne de conduite et celle du gouvernement wallon, ce qui nous permet, aujourd'hui, d'avoir pratiquement terminé les différents volets et objectifs de la déclaration de politique régionale.
Le numérique est devenu omniprésent dans la vie économique et sociale. Cette compétence ne mériterait-elle pas un ou une ministre à plein temps, que ce soit à la Région, à la Fédération Wallonie-Bruxelles et au fédéral ?
Je suis plutôt favorable à une concentration des compétences et des responsabilités. S'il fallait un ministre par compétence, on assisterait forcément à une augmentation du nombre de mandataires, ce à quoi je suis opposé. Je ne pense pas que ce soit la multiplication de compétences au sein d'un même cabinet ministériel qui empêche la réalisation des objectifs. La cohérence des paquets de compétences me semble plus importante que leur nombre. Tout le monde parle économie et numérique, par exemple. Cela fait sens de les regrouper avec l'innovation et la recherche.
Et l'agriculture, aussi ?
Tout à fait. Nous avons lancé des projets expérimentaux dans le domaine du "Smart Farming". Au-delà du jeu de mots, il y a tout un champ d'innovations très important qui s'ouvre à nous. Par exemple, la diminution de l'utilisation des produits phytosanitaires est un objectif environnemental que je soutiens fortement. Le croisement des données, qui sont obtenues par la photographie des surfaces agricoles, et la connexion avec le machinisme agricole de précision permettent dorénavant d'avoir une utilisation différenciée des produits phytosanitaires, c'est-à-dire d'en utiliser moins et mieux. Il en va de même pour l'apport des engrais. Il y a une cohérence entre numérique, innovation et agriculture.
Votre ami Mathieu Michel (MR), secrétaire d'État à la Digitalisation au sein du gouvernement fédéral, regrettait récemment que le "modèle belge" constituait un frein à des projets numériques ambitieux. Dans ce modèle, chaque entité joue sa partition sans tenir compte des autres. Cela ne déforce-t-il pas la stratégie numérique de la Belgique ?
Notre système institutionnel est ainsi fait qu'il y a, dans différentes matières, des partages de compétences. Ce que je trouverais intéressant, c'est de pouvoir coordonner, de façon plus institutionnalisée, un certain nombre d'objectifs dès lors qu'ils se recouvrent et où une concertation peut avoir une réelle valeur ajoutée. Mathieu Michel a lancé l'idée d'ajouter le numérique à la mission d'une conférence interministérielle. C'est une idée à laquelle j'ai répondu favorablement.
Venons-en aux accomplissements réalisés, sur le terrain du numérique, au cours de cette législature (2019-2024). Quel bilan en faites-vous ?
Si j'en juge par les commentaires formulés par différents interlocuteurs extérieurs au gouvernement wallon, les avancées ont été spectaculaires, avec des budgets considérables et une cohérence renforcée de la stratégie Digital Wallonia.
Vous pilotez cette stratégie depuis septembre 2019. Au-delà des effets d'annonce et des budgets mobilisés, on ne voit pas toujours clair dans l'évaluation des actions mises en œuvre et de leur impact sur l'économie wallonne. Comment mesurez-vous les effets de Digital Wallonia ?
Nous évaluons cette stratégie de façon régulière et les évaluations sont positives. Elles ont aussi conduit à apporter un certain nombre de modifications, d'accents nouveaux comme la cybersécurité, l'intelligence artificielle ou l'e-commerce, lors de l'adoption de la "V3" de la stratégie (en septembre 2022, NdlR). J'ose même dire qu'on a ajouté un tigre dans le moteur de Digital Wallonia.
"Depuis 2017, toute une série d'écoles avaient déjà bénéficié d'équipements numériques et, dans certains cas, de wifi. Cela représente 3 500 implantations scolaires et plus de 62 000 équipements numériques. Voilà un impact très concret de la stratégie Digital Wallonia."
Vous aviez annoncé la création d'un tableau de bord interactif, accessible en ligne, qui permettrait de suivre les actions mises en œuvre dans le cadre de la stratégie numérique, ainsi que des indicateurs d'impact. Où en est ce chantier ?
Nous avions demandé à l'Agence du numérique de créer un outil pour monitorer la mise en œuvre des mesures et leurs résultats. Ce tableau de bord est aujourd'hui disponible (lire l'épinglé ci-dessous).
Pour prendre un exemple concret, où en êtes-vous dans le déploiement du wifi dans les écoles ? Vous avez prévu de finaliser ce déploiement en 2026… Pourquoi faut-il attendre aussi longtemps alors que le numérique est devenu omniprésent dans la vie quotidienne des jeunes Wallons ?
Jusqu'à présent, la Région wallonne s'occupait de l'équipement des écoles en matériel divers. Mais, compte tenu du constat fait sur la connectivité, nous avons franchi un palier supplémentaire en endossant – alors que nous ne sommes pas le pouvoir compétent en matière d'enseignement – le financement du wifi dans les écoles. Nous avons donc décidé de mobiliser des ressources considérables : 170 millions d'euros, d'ici 2026, pour l'équipement (91 millions) et le wifi (79 millions). On ne partait pas de rien. Depuis 2017, toute une série d'écoles avaient déjà bénéficié d'équipements numériques et, dans certains cas, de wifi. Cela représente 3 500 implantations scolaires et plus de 62 000 équipements numériques. Voilà un impact très concret d'une action de la stratégie Digital Wallonia.
Dans les différents baromètres de l'Agence du numérique, la formation au numérique apparaît comme l'un des principaux points faibles de la Wallonie. Il y a un manque criant de culture numérique au sein d'une frange importante de la population. Les entreprises ont par ailleurs beaucoup de mal à trouver des profils numériques. Qu'avez-vous fait pour remédier à ce handicap ?
Là aussi, nous avons voulu unir nos forces avec la Fédération Wallonie-Bruxelles. C'est en ce sens que nous soutenons des programmes de formation tels que CoderDojo, BeCode, etc., qui s'ajoutent aux formations données par l'IFAPME et les centres de compétences de la Région. Il y a aussi les EPN (Espaces publics numériques), où on a accéléré le déploiement : on va ajouter 60 nouveaux EPN aux 166 déjà existants.
"On a aujourd'hui 10 500 emplois directs, équivalents temps plein, dans les 500 plus grandes entreprises wallonnes du secteur du numérique (Odoo, NSI, NRB, VOO, etc.). Ce sont 3 000 emplois directs de plus qu'en 2018."
L'une des ambitions de la stratégie Digital Wallonia était d'augmenter le poids du secteur numérique dans l'économie wallonne. Où en sommes-nous, à cet égard ?
Il a fortement augmenté. On a aujourd'hui 10 500 emplois directs, équivalents temps plein, dans les 500 plus grandes entreprises wallonnes du secteur du numérique (Odoo, NSI, NRB, VOO, etc.). Ce sont 3 000 emplois directs de plus qu'en 2018. En termes du PIB wallon, la part de ce secteur est aujourd'hui de 3,1 %, soit deux fois plus qu'en 2016.
Où en est la négociation que vous menez, depuis plusieurs mois, avec les opérateurs télécoms pour renouveler l'accord connu sous l'appellation "taxe sur les pylônes" ("ToP") ?
La négociation est sur le point d'être finalisée. J'espérais déjà pouvoir le mettre sous le sapin de Noël, mais nous devons négocier avec un plus grand nombre d'opérateurs, ce qui rend les choses un peu plus complexes. Mais le principe de l'accord restera le même : en contrepartie d'une non-taxation, par les communes et provinces, des antennes de téléphonie mobile, le gouvernement wallon et les opérateurs s'engagent à investir dans une meilleure connectivité du territoire. On parle de plusieurs millions d'euros. Pour la connectivité en fibre optique, on a déjà réalisé un bond spectaculaire, aussi bien pour les entreprises que pour les particuliers.
Là aussi, il faudra attendre 2026 pour que ce soit finalisé.
Nous respecterons la programmation annoncée. Fin 2023, sur les 154 parcs d'activités économiques pris en charge par la Sofico, 67 étaient totalement connectés au très haut débit et 12 étaient en cours de chantier. Pour 2024-2025, on en ajoutera 67. Trente-cinq autres parcs font partie du plan de relance (avec un budget de 15 millions d'euros). Du reste, 103 parcs supplémentaires étaient déjà connectés avant le lancement de la politique de connectivité.
Et pour les particuliers ?
Il y a eu des appels d'offres en 2022 et en 2023 pour connecter les foyers au très haut début (100 Mbps). On va encore en lancer un cette année. La volonté, à travers les projets "Last Mile", est d'éliminer toute disparité entre les zones rurales et urbaines. Cette stratégie a permis de connecter 44 500 nouveaux foyers à la fibre foyers en zone rurale. C'est une action d'envergure majeure.
À propos de la 5G, la Wallonie est-elle en train de rattraper le retard important qu'elle a pris ?
Nous avons été freinés alors que nous étions dans les starting-blocks déjà depuis deux ans. Mais, dès le moment où chacun a pu avoir ses apaisements, on a donné un gros coup d'accélérateur. L'Issep (Institut Scientifique de Service Public) fait état 2 400 demandes de permis introduites par les opérateurs pour déployer des antennes 5G.
Sous cette législature, combien de millions d'euros le gouvernement wallon (y compris la Sofico, Wallonie Entreprendre, etc.) aura-t-il consacré au déploiement du numérique en Wallonie ? Vous aviez annoncé, il y a deux ans, que l'investissement global pour cette législature atteindrait plus de 550 millions d'euros.
Nous sommes, très exactement, à 573 654 000 euros. (large sourire)