Pierre Rion (WE) : "En Wallonie, le sentiment d'urgence n'existe pas assez. On tergiverse en permanence"
Pierre Rion, président de Wallonie Entreprendre (WE), se montre très positif un an après la fusion des outils publics de financement (SRIW, Sowalfin et Sogepa). Mais l'homme peut aussi se montrer plus critique quand il s'agit de passer au crible certains volets de la mise en œuvre de la stratégie Digital Wallonia au cours de l'actuelle législature.

- Publié le 04-02-2024 à 14h00

Depuis la mise sur les rails de Wallonie Entreprendre (WE), en janvier 2023, Pierre Rion s'était fait très discret dans les médias. Une discrétion inhabituelle chez ce bon vivant qui n'a jamais manié la langue de bois (en privé comme en public !). Quand quelque chose lui déplaît, il le dit. Et quand il apprécie, il le dit aussi… De façon franche et directe, écrivions-nous déjà à son propos lors d'une précédente rencontre.
Un an après le regroupement de la SRIW, de la Sowalfin et de la Sogepa au sein de WE, dont ce libéral revendiqué préside le conseil d'administration, et alors que la fin de la législature régionale approche à grands pas, Pierre Rion a reçu La Libre dans son "QG" de Gembloux pour parler de numérique et nouvelles technologies. Avant tout entrepreneur et investisseur, profondément attaché à la Wallonie, Pierre Rion a été amené à jouer un rôle central, depuis près de dix ans, dans la stratégie Digital Wallonia amorcée en 2015 par le gouvernement wallon de l'époque. C'est en effet lui qui, en tant que premier président du Conseil du Numérique, porta cette stratégie sur les fonts baptismaux. C'est lui, avec les membres du Conseil, qui, ensuite, veilla à la cohérence des décisions et des actions prises par le gouvernement wallon et l'Agence du Numérique. Il lui a aussi été demandé de présider le fonds du numérique wallon, W.IN.G. by Digital Wallonia, créé pour faire éclore un écosystème de start-up dans le sud du pays.
"J'aurai 65 ans en mai, mais je me sens comme si j'en avais 35 !", s'amuse ce "geek" incorrigible, business angel et administrateur de sociétés (dont le groupe de médias IPM, éditeur de La Libre). Entretien.
Quel bilan dressez-vous un an après le lancement de Wallonie Entreprendre, la structure publique de financement née de la fusion de la SRIW, de la Sogepa et de la Sowalfin ?
Un bilan très positif. Il y a bien eu au début de la fusion, quelques tensions internes. Mais quand on passe d'une structure de plus ou moins 70 personnes, comme c'était le cas dans les 3 entités, à 270 personnes, ça nécessite plus de procédures. Nos services généraux ont notamment été très sollicités. Aujourd'hui, Wallonie Entreprendre est un vrai succès. On a réussi à faire en sorte que "1 + 1 +1 = 4".
C'est-à-dire ?
Ce que les trois entités fusionnées ont réalisé en 2023 est supérieur à ce qu'elles avaient réalisé en 2022. Toutes les équipes ont vraiment beaucoup travaillé. Je le constate dans la mesure où je vois passer beaucoup de dossiers, dont tous ceux qui sont soumis au conseil d'administration que je préside (dossiers de plus de 2,5 millions d'euros, NdlR). Je suis en contact étroit avec Olivier Vanderijst (CEO) et tous les directeurs des différentes business units. Pour l'anecdote, quand des personnes m'écrivent pour de plus petits dossiers de financement, je les envoie vers le "1890", qui est le point d'entrée de Wallonie Entreprendre. Je leur demande alors, sans qu'ils ne signalent mon nom, de me donner leur feedback. Et c'est unanimement élogieux !
Quelles ont été les performances de WE en 2023 ?
C'est une année record, à beaucoup de points de vue. On a dépassé les 400 millions d'euros mobilisés (en prêt et capital). La grosse part du gâteau l'a été dans la transition énergétique avec les prêts subordonnés Easy'Green (jusqu'à 1 million d'euros de financement et jusqu'à 100 % du besoin des entreprises pour les projets de réduction d'empreinte carbone, NdlR). Les garanties octroyées par Wallonie Entreprendre ont augmenté à plus de 350 millions. Les chiffres définitifs ne sont pas encore connus, mais on devrait atteindre 110 millions d'euros de plus-values sur l'exercice 2023. Pour les dividendes des sept grandes participations de WE (Sonaca, FN, Prayon, Ethias, Safran Boost Aero, NLMK et Arcelio), on atteint 90 millions. Il y a aussi 20 millions des intérêts perçus sur les prêts. Si on tient compte des amortissements et des frais de fonctionnement, le résultat net est de l'ordre de 65 millions.
On a décidé d'intégrer en priorité la dimension ESG dans notre stratégie d'investissement. Wallonie Entreprendre veut jouer un rôle moteur en disant aux entreprises que nous finançons "attention, on va gentiment serrer la vis"
L'année 2023 a été marquée par la fixation des ambitions stratégiques pour la période 2024-2026. Quelles sont-elles ?
On a passé deux jours de mise au vert, début septembre, avec le conseil d'administration. L'accent a notamment été mis sur la transition énergétique, l'économie circulaire, la réindustrialisation, les écosystèmes innovants… Maintenant, nous sommes en train de traduire ces ambitions stratégiques en mesures concrètes. Le travail est en cours au sein des 13 business units de WE. On a aussi décidé d'intégrer en priorité la dimension ESG dans notre stratégie d'investissement. Wallonie Entreprendre veut jouer un rôle moteur en disant aux entreprises que nous finançons "attention, on va gentiment serrer la vis". Tôt ou tard, elles devront de toute façon respecter la législation européenne en matière d'ESG : fin 2024 pour les plus grosses entreprises, 2025 pour les moyennes, 2026 pour les plus petites. Nous allons donc progressivement agir comme si elles étaient déjà obligées de s'y soumettre. Pour les y aider, on va les inscrire sur la plateforme Greenomy spécialisée dans les bilans ESG. Et, pour les entreprises qui joueront le jeu et obtiendront des scores élevés, nous leur accorderons une remise de 25 ou 50 points de base sur les prêts. Pour les moins bons scores, des mesures d'accompagnement seront prises.
Le paysage wallon des outils publics de financement est aujourd'hui optimal ?
À mes yeux pas encore assez. Dans le cadre de la fusion, on a clarifié davantage l'articulation de WE avec les invests régionaux mais il reste du travail.
"On est assez cool dans le financement des start-up, mais on a du flair !"
L'année 2023 a été compliquée, de façon générale, pour les jeunes entreprises de croissance faisant appel à du capital à risque. Comment le fonds W.IN.G, dont vous présidez le comité d'investissement, s'est comporté dans cet environnement difficile ?
Vous allez être étonné, comme je l'ai été quand j'ai pris connaissance des principaux chiffres de WING pour 2023. Si on prend le nombre de dossiers introduits auprès de W.IN.G, il y en a plus de 140 contre 70 en 2022. Par contre, le nombre de dossiers qui ont été effectivement soumis au comité d'investissement, après examen de nos investment managers, est assez similaire en 2023 et 2022 : une trentaine.
Comment explique-t-on cette inflation de dossiers introduits au W.IN.G ?
C'est probablement en raison du phasing-out des fonds dédiés de certains invests régionaux. Ces start-up se sont tournées vers nous. Malheureusement, il y avait beaucoup de moins bons dossiers que W.IN.G a décidé de pas financer. Quand on regarde les montants engagés, hormis l'effet de rattrapage lié au Covid, on est en ligne avec les années précédentes. Pour les décisions positives, c'est pareil : de l'ordre de 17 %. Comparativement à des fonds comme la BPI, en France, le W.IN.G est assez cool. Mais on a du flair !
"Lors de la création du fonds W.IN.G en 2016, j'avais toujours annoncé que l'objectif serait de restituer au gouvernement wallon le chèque de 50 millions d'euros (plus 10 millions de Belfius) qu'il nous avait fait."
Comment se comportent les 97 start-up de votre portefeuille ?
Sans entrer dans les détails, on constate comme escompté que les "stars" de W.IN.G compensent celles qui ont plus de peine ou ont dû être liquidées. Cela signifie que, comme on l'a toujours dit, c'est le sommet de la pyramide qui permet de financer le bas. Globalement, on est en situation positive d'une dizaine de pourcents par rapport à nos investissements. Lors de la création de W.IN.G en 2016, j'avais toujours annoncé que l'objectif serait de restituer au gouvernement wallon le chèque de 50 millions d'euros (plus 10 millions de Belfius) qu'il nous avait fait, tout en ayant permis de créer un écosystème de nouvelles start-up dans le numérique et la tech. C'est le cas. On a surtout permis à plusieurs centaines de jeunes de se lancer dans l'entrepreneuriat.
Cela fait près de dix ans que vous présidez le Conseil du Numérique…
Je suis là depuis 2015 et, sans urgence, le moment est venu, après neuf années, d'introduire du sang neuf dans ce Conseil. Je trouve qu'il est sain d'avoir une rotation, pour moi, comme pour d'autres membres. Le Conseil numérique a fait du bon travail, surtout au début. Mais, au fil du temps, j'ai l'impression que certains membres du gouvernement ont considéré que le Conseil était la "chose" du ministre du Numérique (Willy Borsus). Ce qui n'est évidemment pas le cas. Il est vrai que je vois Willy Borsus tous les mois, en tête à tête, en tant que président du Conseil du numérique. Mais le Conseil est un organe indépendant et j'ai d'ailleurs été régulièrement consulté par pas mal de députés de l'opposition, à qui je répondais systématiquement.
"En Wallonie, on tergiverse en permanence"
Quel bilan dressez-vous des cinq dernières (2019-2024) ?
L'un des domaines où les progrès sont importants, c'est celui de la connectivité et du projet de Giga Région. Le troisième accord "Tax on Pylons" est en cours de finalisation. Il y a eu 11 millions d'euros investis par le gouvernement dans la version 2 de cet accord "ToP". Au total, si on inclut la Sofico, 160 millions d'euros ont été mis sur la table par le gouvernement wallon. Cela comprend le déploiement de la fibre optique, de la 4G et 5G, du wifi, etc. C'est très positif. Ce qui l'est aussi, c'est la modification de la base légale pour permettre le déploiement de la 5G.
Pour la 5G, l'accouchement a été particulièrement poussif…
On a accusé un énorme retard. L'Union européenne avait imposé que chaque État ait au moins une ville pilote en 2020. On a légiféré en Wallonie en décembre 2022. Pourquoi ? Je ne citerai pas de noms, mais il a fallu qu'on invente une commission d'avis sur l'utilisation de la 5G parce que, aux yeux de certains, le cerveau du Wallon est fabriqué autrement que le cerveau du Japonais, du Chinois, de l'Américain ou du Canadien… Il y a eu près de 250 études dans le monde sur l'impact de 5G sur la santé. Et, en Wallonie, il a fallu qu'on en fasse encore une. Il y a fort heureusement eu un rattrapage. Depuis que la Wallonie a légiféré, il y a eu 3 000 demandes de permis pour des antennes 5G de la part des opérateurs. Autre point positif de la Giga Région, c'est la connectivité en fibre optique. Plusieurs milliers de foyers ont été connectés dans les grandes villes. L'un de mes fils, qui habite Charleroi, dispose désormais de 900 Mbps. C'est génial.
Toutes les écoles de Wallonie ne disposent pas encore du wifi… On est en 2024 !
L'autre point positif de cette législature, c'est la connectivité des écoles. Depuis le début du plan Digital Wallonia, c'est un investissement de 174 millions d'euros, avec 62 000 équipements fournis (terminaux, tableaux interactifs, etc.). Dans le plan de relance, il y a un budget d'environ 70 millions pour le wifi dans les écoles. Le ministre du numérique en a profité pour faire réaliser un cadastre électronique des établissements, ce qui sera très utile. Le point négatif, en revanche, c'est qu'on aura le Wi-Fi dans toutes les écoles qu'en 2026 ! Quand je demande pourquoi il faut attendre autant de temps, on me répond qu'il n'y a pas suffisamment de moyens humains pour déployer le wifi dans toutes les écoles wallonnes en moins de cinq ans. C'est d'ailleurs un problème que l'on retrouve ailleurs. Un exemple : des dizaines de millions d'euros du plan de relance vont probablement échapper à la Wallonie parce qu'on devait engager les budgets avant la fin 2023 et qu'il n'y a pas assez de ressources humaines au sein de l'administration wallonne pour instruire des dossiers, lancer et dépouiller les appels d'offres, etc. Et on ne peut pas externaliser ce travail parce que la Belgique fait du zêle en Europe en rendant ces tâches régaliennes.
La Wallonie a pris aussi des initiatives en matière de cybersécurité et d'intelligence artificielle. Les jugez-vous suffisantes ?
La cybersécurité est une grosse satisfaction. Sous cette législature, le gouvernement wallon a mobilisé 35 millions d'euros pour la recherche et les entreprises. Il y a eu, par exemple, 225 sociétés qui ont bénéficié d'un chèque cybersécurité, ce qui est encore modeste ; le projet de Cyber Excellence piloté par le professeur Axel Legay ; et, surtout, il y a l'implantation à Redu d'un démonstrateur quantique et d'un cyber range (outil de simulation et d'entraînement aux cyberattaques, NdlR). C'est un outil tout à fait unique. Sur l'intelligence artificielle, si on prend les entreprises d'au moins 10 travailleurs, le taux d'adoption de l'IA est passé de 4 % en 2020 à 7 % en 2022. Cela reste trop faible mais je parie que le mouvement a dû s'accélérer en 2023 sous l'effet de ChatGPT. L'Agence du numérique a fait du bon boulot avec les projets Start IA et Tremplin IA, qui ont impliqué surtout des entreprises privées mais aussi quelques sociétés du secteur public.
"Il faudrait apprendre l'algorithmique et le bon usage de l'intelligence artificielle dès que les gosses savent lire et écrire! Je suis désolé de le dire mais, si on continue comme ça, on va finir par faire de nos jeunes des benêts par rapport à nos voisins."
Avez-vous des regrets ?
De manière globale, mon sentiment est qu'on a mis beaucoup de moyens dans les actions de sensibilisation et que, désormais, il faut passer à l'étape suivante. Si un chef d'entreprise n'a pas compris qu'il devait avoir une e-vitrine ou passer à une industrie 4.0, tant pis pour lui. Les moyens publics doivent désormais être utilisés pour accélérer la croissance de ceux qui ont adopté ces nouvelles technologies. Sinon, je regrette surtout qu'en Wallonie, le sentiment d'urgence n'existe pas assez. On tergiverse en permanence. L'autre regret concerne l'enseignement. Je suis petit-fils d'instituteur et membre du PO d'une école à Charleroi, mais, bon sang, pourquoi l'enseignement est toujours derrière les technologies et pas devant ? Alors qu'on essaye péniblement d'introduire un peu de formation à l'algorithmique dans le Pacte d'excellence, la réalité est déjà autre. Il faudrait, apprendre l'algorithmique et le bon usage de l'intelligence artificielle dès que les gosses savent lire et écrire ! Et ne me dites par qu'il faut y former nos enseignants : aujourd'hui plus que jamais on peut se former tout seul et le week-end ! Je suis désolé de le dire mais, si on continue comme ça, on va finir par faire de nos jeunes des benêts par rapport à nos voisins.
